Les apocalyptiques d’internet sont de retour

Frédéric Beigbeder, dans Sud-Ouest, le 24 août 2012:
«Le numérique me fait peur, Facebook, c’est le nouvel opium du peuple (…) Internet, c’est l’empire de la méchanceté, de la bêtise; n’importe quel abruti a droit au chapitre


Elizabeth Tchoungui sur AuFéminin.com, le 17 juin 2011:
«En plus d’être inutile, Twitter est un réseau infréquentable. On y croise au choix: des pros de la drague lourdingue (…), des e-terroristes (..), des as du canular pas drôle. (…) n’en déplaise aux geeks qui me lisent, oui, Tweeter n’est que littérature de concierge, le style en moins: en 140 signes maximum, difficile de faire des miracles. »

Jacques Séguéla : « Le Net est la plus grande saloperie qu’aient jamais inventée les hommes ! « , dans On n’est pas couchés sur France 2, le 17 octobre 2009:

Mais que se passe-t-il chez nos élites des médias et de la communication ? Analyse. Retour arrière !

Les mots sont durs.

Et une violence verbale, puisque ces mots sont une violence pour les millions d’usagers de ces réseaux sociaux au quotidien.
La violence est là, quand on ne sait pas user de son intelligence.
Pourquoi tant de propos haineux envers un monde numérique, né de l’intelligence humaine ?
Internet et ses réseaux ne sont que des usages humains. Au miroir de notre société et de notre monde. Avec ses forces et travers !

Le discours apocalyptique.

Les discours apocalyptiques sont récurrents.
En 1964, Umberto Eco, dans « Apocalípticos e integrados » définit déjà la rupture entre les « pro » et les « anti » technologie, et par conséquence les « anti » et « pro » internet. [ Eco, Umberto, Apocalípticos e integrados, Barcelona, Lumen, 1968 [édition italienne, 1965] ].

Umberto Eco , auteur du célèbre ´Au nom de la rose’ est une référence dans la sémiotique. Il décèdera à 84 ans en février 2016.

Umberto Eco transpose cette opposition, en 1964, sous la forme d’une lutte des «apocalyptiques» contre les «intégrés»
Les premiers dénoncent la faillite de la culture et sa réduction à l’état de marchandise, les seconds, plus complaisants, font de la culture de masse le garant de la démocratie à l’ère de la massification.

Les apocalyptiques sont nés avec la technologie, cela n’est pas nouveau…

Le penseur de Rodin n’existe pas, nu.

La technologie est décriée, depuis sa naissance. Pourtant elle est ancrée dans notre histoire de l’Humanité.

Et refuser internet, c’est un peu refuser l’imprimerie. Ou le téléphone.
Toutes les technologies ont eu leurs opposants. A la télévision qui rend imbécile. Aux jeux vidéos qui rendent violents. La tuerie à Newtown, aux Etats-Unis, où 20 enfants ont été tués relance le débat : les jeux vidéos, et Facebook rendent violent..

En 1982, Neil Postman dans « Il n’y a plus d’enfance » écrivait : « Regarder la télévision non seulement ne requiert aucun talent mais n’en développe aucun« .
Ainsi en va de même d’internet.

Comme l’indique Daniel Bougnoux, « le penseur de Rodin, qui prétend nous montrer l’effort de la pensée nue, sans instruments, sans papier ni crayon, loin des laboratoires, bibliothèques et banque de données n’existe pas. Contre ce monument idéaliste ou romantique, il faut rappeler que l’homme seul ne pense pas ( mais rêve, ou imagine aux frontières du délire ), en bref c’est le collectif qui pense, et qu’il y faut des outils ou des médias en général« .

L’outil « internet » est un outil de médiologie, c’est à dire, de transmission de la pensée humaine.

La pensée humaine est féconde, contradictoire, folle, parfois. Mais c’est la pensée humaine qui peut être idiote. Pas internet.

La méfiance originelle.

La méfiance actuelle envers nos médias, et outils techniques, ces intermédiaires de la pensée humaine est vieille depuis l’antiquité grecque.

Souvenons-nous du mythe des cavernes, où les lumières et ombres produites déforment la réalité. Les simulacres.
Se méfier des simulacres, de ces objets ombrageux produits, et qui ne sont pas l’âme, la substance moelle de la pensée. Il s’agit de se méfier de nos sens qui sont trompeurs. Et l’objet technique, prolongement de nos sens est aussi trompeur.
Ainsi, Platon se méfie de l’intermédiaire, ( du « média » , par définition ), qui dénature la pensée.

Voilà les explications logiques « ancestrales » d’une méfiance vis-à-vis de ce qui tourne autour de la pensée, sur cet objet qu’est internet, le web.

Ces difficultés d’accepter la modernité technologique peuvent être compréhensibles pour des acteurs, des chanteurs, des « people ».
Mais pour des spécialistes de la communication, comme Séguéla, ou les journalistes, on peut s’interroger sur le manque de perspicacité, et la faiblesse de leurs compétences dans leur domaine.
Car comme l’indique Eric Maigret, dans son ouvrage « Sociologie de la communication et des médias« , à l’usage des universitaires :
« Il est nécessaire d’étudier en permanence les outils pour éviter de tomber dans les travers de la dénonciation, de la prophétie et de l’utopie« .
Le BaBa d’un professionnel des médias est bien d’étudier. Plutôt que systématiquement dénoncer. Et s’il y a dénonciation légitime, elle se doit d’être expliquée, et clarifiée.

Et si les « anciens » acteurs du média sont aussi virulents, c’est qu’ils se sentent menacés, parfois :

La fin de l’élite intermédiaire.

la société de communication qui s’est amplifiée par les usages d’internet se caractérise par 3 fondamentaux :
la démocratie, la transparence, l’autonomie.
On lira ces, dans l’article « Les 5 piliers de notre société de communication« .

  • Démocratie : tout individu, pourvu qu’il dispose d’un accès au web ( on n’évoquera pas la fracture numérique ici ) a accès à toute l’information qu’il souhaite.
  • Transparence : Les informations sont vérifiables immédiatement ( ce qu’on nomme le « fact-checking » ). Et à l’information immédiate fausse, condamnée par les élites médiatiques, politiques peut être instantanément vérifiée, et rectifiée. L’open-data, qui consiste à publier brut les données des institutions publiques permet de donner à tous le même niveau d’information qu’aux médias traditionnels.
  • Autonomie : le web 2.0 permet à chacun, simplement, de diffuser lui-même de l’information ( blog, forum, réseaux sociaux ). Sans devoir participer à l’industrie traditionnelle de diffusion ( journalisme, édition, diffusion papier, radiophonique ou télévisée .. ).

Pour le journaliste, l’expert de la communication, le publicitaire, c’est évidemment perdre de son pouvoir.
Et cela explique grandement le rejet d’une nouvelle forme de participation collective à notre monde.

On remarquera que la dénonciation des journalistes n’est pas tant une dénonciation de la démocratisation de la connaissance, mais des usages plutôt liés à la communication proprement dite, que l’information :

Communiquer, au sens originel du mot, c’est « communier« . Partager.

Et peu importe si Elizabeth Tchoungui considère que sur Twitter, on y « croise au choix: des pros de la drague lourdingue (…), des e-terroristes (..), des as du canular pas drôle« .
Elizabeth Tchoungui ne se révolte pas des discours de comptoir, dans les bars. Où les propos ne sont pas toujours à la hauteur d’une pensée humaine d' »intelligence.
Il ne s’agit pas de donner de l’information. Mais partager un acte de communication.
Twitter n’est peut être pas penser. Mais Twitter est nos lèvres.
Et ne cédons pas à la couture des lèvres…

En savoir plus !
On lira l’article, sur lequel j’ai repris les citations de nos « élites » : Ma réponse aux « élites » qui détestent l’internet, par Titiou Lecoq

On lira également une série d’articles sur la « fin d’internet : qui veut contrôler internet » : les craintes d’une élite vis à vis du web : c’est la perte de la légitimité. Opérateurs, gouvernements, et monde médiatique.

15 Commentaires

Classé dans Billet, Communication, Mes propres textes

15 réponses à “Les apocalyptiques d’internet sont de retour

  1. Dans un registre voisin, une récente chronique à verser au dossier « Apocalypse” qui complètera le “En savoir plus” de votre billet (lu avec plaisir !) : http://thehypertextual.com/2012/10/07/ciations-du-dimanche-friedrich-nietzsche/

  2. Excellent billet !

    Si je devais retenir une morale de votre article ce serait celle-ci : ne jamais tomber dans l’excès.
    Oui,nous avons le droit et même le devoir de critiquer la pensée technophile ambiante qui voit des révolutions partout dans les NTIC. Pour autant, nous avons le même droit et le même devoir de constater que le numérique et le web social changent radicalement notre rapport à l’information et donc au pouvoir.

    Comme vous le dites très bien dans votre article, ce que condamne une grande partie de ces élites (journalistes, pros de la communication, auteurs connus….) ce n’est pas tant les éventuels dangers du numérique et du web mais c’est la remise en cause d’une partie de leur statut.

    Et oui, Internet donne non seulement à chacun la possibilité d’être créateur d’information mais aussi celle d’être aussi crédible et « influent » que certaines de nos élites. Forcément, ça fais grincer des dents…

    Encore bravo pour cet article très pertinent !😀

  3. Merci pour l’excellence de ce billet.
    Ne parlons peut être pas de morale à retenir, mais une vigilance sur les analyses sur les NTIC : ne pas sombrer dans le facilité de la dénonciation ou l’euphorie de l’usage technologique. La technologie est toujours sujette au bricolage, à la bidouille, par l’Homme. Et c’est bien l’homme au final qui décide de l’usage, même s’il peut être largement influencé par les médias, les élites…

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