la proxémie ou l’espace de communication et de vivre ensemble

Bodies in Urban Spaces, Willi Domer

Bodies in Urban Spaces, Willi Domer, Saint Etienne

la proxémique est l’ étude de la perception et de l’usage de l’espace par l’homme.
La proxémie est « la distance physique qui s’établit entre des personnes prises dans une intéraction, un échange de communication » [ wikipedia ]

La distance entre personnes, lorsqu’ils communiquent, est différente, selon qu’on soit dans l’intimité, la relation publique.
Elle a été étudiée par l’anthropologue Edward T. Hall.
L’exemple souvent cité est celui qui illustre les distances acceptables dans les pays occidentaux avec l’Autre :

* sphère intime (de 15 cm à 45 cm : pour embrasser, chuchoter)
* sphère personnelle (de 45 cm à 1,2 m : pour les amis)
* sphère sociale (de 1,2 m à 3,6 m : pour les connaissances)
* sphère publique (plus de 3,6 m : pour parler devant un public ou interpeller quelqu’un).
Au delà de cet exemple, la proxémique élargie la compréhension des formes de communication et de culture.
En tant que passionnés de l’information, et de la communication, c’est un sujet à approfondir.
Focus !

Préalable : les rapports à l’espace sont inconscients, comme les différentes formes de communication.

La proxémique s’intéresse à la notion de distance, en dehors du champs de conscience.
Edward Hall, proche de Bateson, et de l’école Palo Alto, s’attache plus à ce que les gens font qu’à ce qu’ils disent quand ils répondent à une question directe. On s’intéresse plus au « modèle », la structure de la relation qu’à son contenu.

Il s’agit bien de ne pas s’intéresser au contenu de la communication, mais à la relation, dans la communication.

L’intérêt de l’étude de l’espace, dans la définition de la culture, et de la communication.

proxémie_distances_culturellesComment Hall en est-il venu à s’intéresser à ces notions de distances, en rapport à nos échanges de communication ?
Hall a formé des Américains pour le service outre-mer.
C’est là qu’il prend conscience que la manière de structurer le temps et l’espace constituait une forme de communication, à laquelle on obéissait ; comme si elle était partie intégrante des sujets et, dès lors universellement valide.

Ainsi, dans son expérience du service outre-mer des Américains, il constate que les américains considéraient que les gens se tenaient « trop près » pour leur parler.
Et lorsque les Américains reculaient pour leur parler, on considérait qu’ils étaient froids et inamicaux, et qu’ils se désintéressaient des gens locaux.
Ainsi un Arabe de s’exclamer : « Que se passe-t-il ? Est-ce qu’il trouve que je sens mauvais ?« .
Les rapports à la distance sont différents d’une culture à l’autre.
La notion spatiale fait ainsi partie de la culture.
Autre exemple : les ménagères américaines habitant au Moyen-Orient se plaignaient du « gaspillage d’espace » dans les maisons du Moyen-Orient.

Ces interprétations différentes de comportement spatial expliquent des problèmes d’incompréhension et de choc culturel.

La culture, comme le code secret et complexe, écrit nul part, connu de personne, mais compris par tous.

L’écueil souligné par Hall est de considérer que la perception d’une même expérience entre deux individus est identique pour les 2 individus.
Leur système nerveux recevraient les mêmes données , et répondrait de la même façon.
La recherche proxémique permet d’invalider cette vérité.
Les peuples vivent dans des perceptions sensorielles différentes.
L’expérience suit la sensation, programmée différemment selon les peuples.
La notion de « surpeuplement », et de se sentir oppressé dans un environnement, par exemple diffère selon les cultures.
Hall rapproche donc la culture et la perception de notre environnement, de l’espace.
De là, le système culturel n’est pas que langue, traditions, histoire.
Il intègre des manifestations liées à la notion de corps, de l’espace, de la sensation.
Ces manifestations de perception, prémisses de la culture, déterminent un fait marquant :
l’homme est un organisme qui a élaboré des extensions ( géographiques, spatiales ), dans lequel l’environnement devient une dimension de la culture.

« L’homme a créé une nouvelle dimension, la dimension culturelle, avec laquelle il maintient un état d’équilibre dynamique. Ce processus est celui par lequel l’homme et son environnement se façonnent réciproquement. L’homme est maintenant à même de créer son propre biotope ».

L’apport de l’éthologie, ou la vie des animaux.

Distance personnelle entre pinsons

Distance personnelle entre pinsons

Les études sur les animaux permettent d’éclairer l’importance de l’espace pour l’organisme, et l’Homme.
Les animaux ont besoin de volumes spécifiques, d’espaces pour l’exécution de leurs actes de la vie.

Les études ont pu montré que :
– Chaque organisme vit dans son monde subjectif, qui est fonction de son appareil perceptuel.

la distance personnelle entre oiseaux est ici illustrée, de manière différente, avec celle illustrée des pinsons :

proxémie_animaux_distance
– La ligne de démarcation entre l’environnement interne ( perçu et identifié comme mien ), et externe de l’organisme ne peut être établie avec précision.
Elle est mouvante : La relation organisme-environnement se base sur des principes d’équilibres, de feedback, d’intéractions.

L’organisme et l’environnement forment un système unique et homogène, régie par les notions de cybernétiques : un monde mouvant, en constante recherche d’équilibre.

Pour bien comprendre cet équilibre spatial, de la perception de l’environnement comme extension (culturelle) de soi », Hall cite une étude sur le cerf Sika de l’ile James.
[ Christian John, Factors in Mass Mortality of a Herd of Sika Deer, Chesapeake Science, 1960 ]
La population de cerf y décroit fortement, sans explication apparente :

la nourriture est là. Aucune maladie n’est détectée.
Le surpeuplement de cerfs est la cause de l’extinction de l’espèce : le surpeuplement est une saturation de l’espace par des individus.

Il pousse à l’extinction de certains animaux. Non qu’ils meurent de faim.

« De toute évidence, la mortalité résultait du choc consécutif à de sévères désordres métaboliques ayant vraisemblablement pour cause, à en juger par les données histologiques, une hyperactivité adrénocorticale prolongée. Cette mortalité massive ne peut s’expliquer pni par une épidémie, ni par la famine ».

Le système qui survit est bien un équilibre fragile de l’animal et de l’environnement, dans lequel l’animal ne peut vivre que s’il dispose de son environnement interne, propre à lui.

Les mêmes études sur des familles ouvrières françaises montraient une relation statistique entre les conditions de vie en surpopulation et la pathologie, maladies de ces familles. [ Chombart de Lauwe, « le milieu et l’étude sociologique de cas individuels, Informations sociales, 1959 ].

L’étude de la proxémie chez les hommes a donc commencé d’abord avec l’étude des animaux, par l’éthologie. C’est plus simple d’observer leur comportement, et leur cycle de vie permet d’accélérer les générations en moins de temps que chez l’homme.

J’ai formalisé le résumé de cette étude par Hall [ la dimension cachée ] dans l’article : la distance sociale et vitale, chez le crabe et dans l’ascenseur.

Définition de la proxémie, selon Hall.

Edward Hall définit lui même, dans « la dimension cachée », la proxémie en ses termes.

Il parle de néologisme qu’il a créé :

Le terme proxémie désigne l’ensemble des observations et théories concernant l’usage que l’homme fait de l’espace en tant que produit culturel spécifique.

La proxémie illustrée, par le projet culturel Bodies in Urban Spaces.

willi_dorner_bodies_in_space_dunkerqueLe rapport à la distance intime avec l’autre est illustré par le chorégraphe Willi Dorner.

Ses performances corporelles dans le paysage urbain utilisent la distance nulle des corps, qui sont agglomérés.

En contradiction avec l’espace ouvert urbain.

A découvrir ici : Willi Dorner, et dans l’approche sur la proxémie et le monde urbain : La proxémie ou le rapport à l’espace urbain.

Les concepts et mesures de l’espace.

proxemie_espaces_fixes_dynamiques_mobilierTrois catégories d’espace.

Edward Hall définit trois catégories d’espace.

L’espace est considéré selon les cultures, comme :

3 catégories : fixe, semi-fixe et dynamiques.

Ce sont les suivantes :

  • fixe :

L’espace des murs, ou les frontières territoriales par exemple définit un caractère fixe.
Pour les bédouins nomades en Syrie, cet espace est plutôt considéré comme semi-fixe. Il dépend de la saisonnalité. Dans ce cas, leur territoire est considéré comme semi-fixe.

  • semi-fixe :

Le mobilier, par exemple, est considéré comme semi-fixe.

  •  dynamique :

la distance interpersonnelle est dynamique : elle dépend du contexte :

Si je suis en intimité, l’espace peut être proche de quelques centimètres…
Dans une relation en société, elle est d’1 mètre ou deux.
Ces distinctions, entre cultures, sont importantes quand ces mêmes cultures se rencontrent.

Ainsi on reprendra l’exemple de Hall avec les Américains en Outre-mer : la perception de la bonne distance est différente entre populations.

La distance intime, ou de clôture peut se créer dans des espaces virtuels, limités par un espace géographique : c’est le cas du Selfie, ou la photographie par soi-même. A bout de bras, je photographie mon être, dans un espace clos limité par la taille de mon bras. [ le Selfie le narcissisme virtuel ou la représentation de soi ]

Espaces sociopète et sociofuge :

Eliz Lamp, studio de design Stal Collectief

Eliz Lamp, studio de design Stal Collectief

Dans l’étude des espaces, la distinction entre :

les espaces favorisant la communication ,

et ceux favorisant l’isolement est importante.

  • L’espace sociopète définit l’espace organisé favorisant la communication entre les sujets.
  • L’espace sociofuge définit au contraire l’espace favorisant l’isolement, le recueillement.

Ce qui est sociopète dans une culture peut être sociofuge dans l’autre.
Hall cite l’exemple d’un collègue arabe qui lui fait remarquer que sa salle de loisirs, petite et tapissée de lambris de bois était « très confortable » pour ses amis allemands.

Mais qu’elle produisait un sentiment d’oppression inverse pour ses amis arabes.

La chambre à coucher est un autres exemple de rapport à la culture et l’espace : elle est un lieu mouvant, en fonction des cultures, de l’histoire, et des usages. On lira à ce propos l’article Proxémie de la chambre à coucher.

L’espace et la proxémie comme éléments de la communication.

Lecteur, vous pouvez vous demander en quoi ce rapport à l’espace a une relation avec la communication.
C’est là qu’il faut poser cette question :  » parlez vous de la même chose lorsque vous êtes en intimité, au creux de l’oreille du voisin, ou en réunion publique ? ». Non.
Le contenu du message, de ce qu’on dit dépend bien de l’espace.
Martin Joos [ The five Clocks, International Journal Of American Linguistics, 1962 ] définit les 5 styles de conversations :
intime, décontracté, consultatif, sociale-consultative et publique.

Ils s’intègrent ainsi aux concepts de la proxémie :

  • intime : distance intime.
  • décontracté : distance personnelle.
  • consultatif et sociale-consultative : distance sociale.
  • publique : distance publique.

On peut parler ainsi d’un « dialecte situationnel« .

A un espace, un type de communication possible.

En résumé :
– l’espace est une dimension perçue, sensorielle des animaux et des hommes; intégré dans son « fort » intérieur.

Avec des règles « pré-culturelles », mais inconscientes.
– il n’est pas possible d’avoir des mesures « universelles » de la perception de l’espace perçu par chacun :

Elles dépendent de la culture de chacun, mais aussi du contexte ; et donc du temps.
– l’environnement spatial intime ( qui est une extension de soi ) fait partie de l’homme.

Cet environnement, que chacun perçoit différemment, est un système homogène, mouvant, et soumis aux réactions / rétroactions permanentes. Système « homéo-statique ».

– les relations, la communication, et plus largement la culture sont intimement liées à la proxémie, la distance et la perception de l’espace.
« Les personnes sont-elles stressées et si tel est le cas, à quel degré , et quels sont les sens concernés » ?

Parler de communication, c’est aussi parler d’espace, et de remettre la communication dans un contexte plus large.

Ici, spatial.

Textes relatifs : Infographie selon Edward Hall et les distances de proximie/proximité : Quelle distance pour communiquer ?

On lira également un article sur la proxémie et le sport : une distance rapprochée de la communication.distance corps sport

L’espace intime est délimité par le corps. De mes bras, je peux balayer un espace volumétrique donné. L’usage du Selfie ( ou la photographie qu’on prend soi même à bout de bras ) est en ce sens intéressant. Il utilise cet espace fixé par les limites de son corps ( le bras ).

On lira : le selfie, le narcissisme ou la représentation de soi, qui définit l’espace de la photographie limité par la longueur de son bras.

La proxémie en action :

proxémie_sécurité_distance_police_pratiquesLes études sur la proxémie ont un intérêt dans la vie sociétale.

C’est par exemple le cas dans la police, où les policiers ont souvent une relation de distance à instaurer avec les victimes, les malfaiteurs. Etre trop près peut être facteur de proximiété avec les témoins, et être gênant. Face à une victime, la distance doit être plus proche.

Ces interrogations sont reprises dans l’article de Jean-Paul Wuytz, commissionnaire divisionnaire de la police belge. Il reprend d’ailleurs en source ce billet que j’ai écris, pour nourrir les réflexions relatives à la distance dans la fonction policière.

 

Proxémie et langage.

La distance intime avec les gens proches comme la famille ou les amis amène une « distance intime » dans le langage.

Ainsi, lorsqu’on est familier avec quelqu’un on utilise souvent des diminutifs : « Véro » pour « Véronique », « Isa » pour Isabelle. Ces diminutifs « diminuent » la distance que l’on a à l’autre, par la diminution du nom. Il est curieux que dans notre langage, cette diminution spatiale dans la sphère de l’intime se décline aussi dans la diminution des mots qu’on adresse à un proche.

 

19 Commentaires

Classé dans Communication, Mes propres textes, Uncategorized

19 réponses à “la proxémie ou l’espace de communication et de vivre ensemble

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  3. Véronique Pons

    super article! merci!

  4. Tomtom

    Bonjour,

    Je cherchais quelques informations pour réviser un contrôle de négociation commerciale dont une partie porte sur les systèmes proxémiques. La négociation-communication n’étant pas une matière très importante dans mon cursus, je n’avais que la définition et les distances des différentes sphères. Mais j’en apprends un peu plus grâce à vous !

    Merci

    • Je suis content que la proxémie n’a presque plus beaucoup de secret pour vous, et j’espère que cela vous aidera dans votre contrôle.
      Merci de votre feed backgammon en tout cas,
      Cordialement

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  10. Yop

    Article au top ! Merci à vous

  11. vincent

    bonjour, étant étudiant en l3 de psycho et travaillant sur la proxémie dans le cadre d’un dossier, j’aimerai parler de quelque point que vous abordez dans cette article, hors les profs exigent une bilbliographie pour chaque source et je ne la trouve pas sur votre site. serait-ce s’il vous plait possible d’avoir vos sources ?
    en vous remerciant d’avance
    bien cordialement

    • Bonsoir ,
      j’espère que vous trouverez de bonnes idées sur la proxémie, pour votre étude. concernant les références demandées, je cite l’auteur Edward hall et l’essai concerné. Auriez vous mal lu ? 😀

      • vincent

        oui, mais il me faut les référence exactes, comme le titre de l’éventuel livre et sa date de parution, et l’endroit exacte ou vous avez trouvé vos informations. « l’essai concerné »; quel est-il s’il vous plait ? et par exemple quand vous parlez de l’expérience sur les Américains d’outre mer, quel est votre source exacte ? excusez moi de vous d’insister, je veux pas vous faire perdre votre temps mais je risque d’être pénalysé dans la notation si mes sources de sont pas exactes, je peux pas me contenter de citer un auteur ou de mettre un lien vers votre site, j’espère que vous comprenez. En vous remerciant d’avance
        bien cordialement

      • je serais honoré d’être cité , cet article est soumis aux conditions creative commons.
        Sur les citations : celles d’outre mer il s’agit d’un entretien avec hall dans le livre de Yves Winkin, dans « la nouvelle communication ». pour le reste il s’agit du livre « dimension cachée ».
        Cordialement
        Guillaume.

  12. vincent

    Parfait Merci beaucoup! j’avais déjà ces deux sources au finales, mais j’ai trouvé certaines informations uniquement sur votre blog. Super article en tout cas

    • Merci, J’espère que vous continuerez à profiter de ce blog, une fois votre mémoire publié🙂. N’hésitez pas à vous abonner.
      Les sciences de l’information sont un sujet tellement passionnant !
      La proxémie est en tout cas d’actualité, avec les nouveaux usages numériques et l’ubiquité. Comme avec l’application Périscope qui met la distance entre individus à une intimité réelle. Hall n’a pas connu ce monde moderne numérique. Cela aurait été un beau sujet, entre la distance réelle et physique et numérique qui se croisent.
      A suivre !

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