Archives mensuelles : novembre 2010

La clôture sémiotique

Points de repère

Plus loin

Qu’est ce qui sépare la nature de la culture ?

L’homme fait partie de la biosphère, en tant qu’organisme vivant. La séparation du corps et de l’esprit a longtemps marqué la frontière entre l’homme et la nature. L’homme comme un être capable de se détacher de la nature.

Cependant, l’homme est un organisme vivant répondant aux mêmes lois de l’écologie du système. Il est immergé dans un monde fait de signaux, d’évènements auquel il doit s’adapter. De son propre environnement ( nourrir son corps, lutter contre la mort ) et de l’environnement immédiat. Edgar Morin, dans La Méthode retrace le cercle vertueux d’un être simple qui par complexification aboutit à l’être « supérieur », l’homme. Qui vit dans son environnement.

Vivre dans son environnement c’est le maîtriser. A la différence du monde végétal, qui s’auto alimente ( par la photosynthèse par exemple, et les sels minéraux puisés dans son environnement immédiat ), l’homme doit survivre, et chercher ses moyens de subsistance.  L’enfant qui naît est totalement dépendant de sa mère. Communiquer vers l’autre est un acte de survie, comme se nourrir. Maitriser le monde, et la communication, c’est d’abord appréhender les signes de la nature.

Déchiffrer les signes, c’est l’objet de la sémiotique. Mais comme M. Jourdain qui fait de la prose sans le savoir, jongler avec les signes, c’est un acte naturel. L’enfant construit les mots, associe par analogie un son avec une action, un état ( la chaleur de « maman »). Comprendre les mots, c’est trouver le signifié ( le mot « porte » ) avec le signifiant ( l’objet porte ). Un courant fort de la linguistique ( Saussure ) a associé le signe avec le duo signifiant / signifié.

La structuration linguistique.

Cette structuration du monde réel se base sur la linguistique et la langue. Les mots « pose » et « rose »  se distinguent par l’opposition de 2 lettres p/r. Il s’agit d’une opposition digitale, du « tout ou rien » ( ou binaire ). La différence entre le sourire et la tristesse peut se représenter par un trait arrondi vers le haut ( le sourire ) ou vers le bas ( la tristesse ). Dans la sémiotique de la cuisine, cette opposition peut se traduire par le cru / le cuit.

Manipuler les signes, cela revient à les structurer comme la langue, par oppositions.  On parle alors de rhétorique. Comme dans la publicité ou le design ( forme arrondie signifiant la douceur ).

Cette écriture ou lecture « digitale » renvoie à la symbolisation.

Cependant, de nombreux signes y échappent. Ainsi, les signes inférieurs comme la mélodie, une sonnerie, l’intonation de la voix, un geste. Une odeur. Ces signes ne sont pas structurés comme le langage.

La pyramide sémiotique.

L’apport de Charles S. Peirce a permis d’élargir les signes à tout ce qui nous semble « inférieur » dans les perceptions que nous avons du monde. A force de raisonner, nous avons perdu le sens de ce qui peut nous échapper.

Le premier signe « primaire », c’est l’indice. Une trace de pas qui existe par lui-même, sans qu’il ait été « conscientisé ». Pas de code associé à ce signe. Il existe par lui-même.

La seconde nature des signes est l’icône, ou l’image ressemblante. Comme un dessin, une sculpture.

La troisième nature de signe est le symbole ( dans lequel on retrouve les signes représentés par la linguistique, évoqués ci dessus ).

Clôture sémiotique.

Par l’icône et le symbole, la coupure avec la nature est faite.  Les animaux sont sensibles aux indices, mais restent indifférents à une photographie. Les similarités peuvent exister avec l’objet, mais elles sont reconstruites, et représentées. Par un code le plus souvent. La frontière entre indices et icône/symboles définit ce qu’on appelle la clôture sémiotique.

En dessous de l’ordre de l’icône, dans l’ordre indiciel, la raison et l’abstraction n’opèrent pas. C’est le domaine du rêve, du flot de paroles, des gestes. C’est la soupe « primitive » dans laquelle on ne réfléchit pas. Cela peut être l’extase, la communion entre les hommes devant un match de football.

Au-delà, il s’agit de convention, code, et abstraction. C’est se qui permet de prendre le recul sur les choses, et sur le monde. C’est fondamentalement maitriser le monde.  Les conventions de table ou de politesse par exemple peuvent paraître ennuyeuses, mais elles permettent de prendre prise sur la vie, de se rassurer, de prendre les raccourcis utiles à la bonne vie dans le monde humain.

Pyramide sémiotique de Peirce

La sémiosphère ternaire de Peirce.

Comme on l’a évoqué, prendre prise sur un signe nécessite un code, une abstraction. Donner du sens. En cela, on entrevoit clairement qu’il faut un interprétant au signe. Et que le signifié d’un signe n’existe que pour celui qui le capte. La couleur blanche peut évoquer aussi bien la joie et le bonheur ( mariage ) que le deuil ( dans certaines cultures ).  Entre l’objet matériel et le signe représenté, Charles Peirce introduit l’interprétant.

Ainsi les signes suivent le schéma :

En ce sens, la relation entre paires ( signifiant / signifié ) de Saussure est un processus énergétique de stimulus / réponse ou Cause / effet. Et non un processus informationnel.

C’est là la différence entre le monde des signes et le monde naturel.

Le monde naturel, en effet, est le domaine des actions entre paires, telles que la relation stimulus/réponse, ou cause/effet. Si je reçois un coup, je peux tomber. La poussée n’est pas sémiotique, c’est une pression physique. On remarquera que si je reçois un coup, je vais peut être réagir, sans réflexion , en réponse à un stimulus, une menace.

Signifier ,au contraire, suppose trois termes, pas deux. Le troisième terme permet de choisir ou non. De réagir ou pas. Choisir de répondre au monde ou pas.

En cela, l’information et le signe permettent la liberté, le choix, et la prise sur le réel.

Le schéma de Peirce est plus novateur, et réalise l’importance des trois termes ( signe/objet/interprétant ) sur le processus informationnel.

A lire également, pour approfondir : Indice symbole et icone de Peirce, Sémiotique de Charles Peirce

Introduction à la sémiologie

La sémiologie ou l'étude des signesLa sémiologie est l’étude des signes, dans la vie sociale.

Les signes sont partout, et de plus en plus dans notre société moderne, société dite tertiaire.

L’agriculture est de l’ordre de la nature, et peu productrice de signes.

Maîtriser les signes, et au moins les comprendre est une nécessité de notre monde d’aujourd’hui.

Sémiologie renvoie au signe, ou par exemple au symptôme.

Dans la médiologie médicale par exemple, il s’agit de déceler sur les symptômes, ou signe, les explications d’une maladie. Le signe renvoie à une interprétation possible. Une tâche visible sur la peau est à interpréter.

Plus largement, tout est matière à sémiologie. La publicité utilise largement le signe, comme discriminant d’une marque à l’autre. Le signe de la marque Nike par exemple permet d’identifier la marque sans aucune mention de « nike ». Juste un signe écrit sur les maillots…

Etudier les signes, et les catégoriser par une « sémiotique », c’est pertinent pour mettre en évidence notre lien avec la réalité, intégré par un recul sur les choses .

Pouvoir lire une étiquette d’une bonne bouteille de vin permet d’en jauger la qualité.

Et éviter l’ivresse… Boire le vin est bien plus jouissif.  Abuser de cette sémiotisation, c’est réduire toute la réalité à des concepts un peu stériles.

Michel Serres notait lui-même dans le « Tiers instruit » la passion à vivre et expérimenter, et ne pas tout schématiser.

Les concepts en peu de mots sont souvent une stérilité, et il est plus facile de construire une théorie en quelques mots ( comme la mode de la « génération Y » ) que d’appréhender la complexité du monde.

Des exemples intéressants ont permis de vulgariser la sémiotique, notamment au niveau de l’image.

Une émission télévisuelle «  Arrêt sur image » a permis de décrypter nos médias, et de capter la partie « invisible » mais tellement évidente des signes concrets d’une communication analogique. Les gestes, les intonations, les lapsus ont une part de vérité communicationnelle plus révélatrice que le contenu du message lui-même.  Quand j’arrive à un entretien d’embauche, les gestes maladroits ont plus d’impact que le contenu de mon CV.

On sent bien que le signe peut être très « primaire », comme l’indice : une trace de pas dans la neige, les cloches d’une église annonçant le décès d’un paroissien, un trémolo dans la voix. Il peut être plus évolué, en copiant une réalité : une photographie représentant un évènement. Qu’on nommera « icone ». Ou un symbole : une interprétation de la réalité par un signe détaché de son signifié. Le symbole « Nike » en fait partie. Il ne ressemble pas à la chaussure. C’est l’association du signe et de la marque qui définit cette relation de signifiant/signifié. Sur l’indice, l’icone et le symbole, on se réfèrerra au texte https://zeboute.wordpress.com/2010/11/09/indice-symbole-et-icone-de-peirce/.

A quoi sert donc la sémiologie ? A capter le réel, et surtout s’en détacher. Maîtriser le signe, c’est maîtriser notre époque.

Textes relatifs:

Au trop plein de « signes », dans l’article infobésité, ou le besoin d’une clôture sémiotique ]

Le défi et l’apologie des médias

Points de repère

Plus loin

Histoire de la communication : Une accélération au XIXeme siècle.

L’histoire des communications, s’il fallait y inscrire une date, remonte au XIXeme siècle. Fort des progrés techniques ( locomotive à vapeur,  industrialisation ), le XIXeme siècle voit la construction des systèmes de communication physiques, la construction des grandes infrastructures en France. Le système métrique se met en place. Le territoire national français se dote des premières voies de chemin de fer, sous Louis-Philippe.

La diffusion du progrés humain, thème cher au siècle des Lumières, s’accélère. Les journaux se diffusent, élargissant le cercle du partage de la connaissance et de l’information, aux bourgeois et notables, et non plus à l’élite monarchique de l’Etat. En province et pas seulement à Paris.  La lutte des classes apparaît, théorisée par Karl Marx. L’espace public commence à naître.

A peine née, la « communication », c’est-à-dire échanger avec son semblable s’est trouvée malmenée dès qu’elle s’est trouvée  étudiée. D’autant que la théorie de la communication ne se construit pas sur une science, mais souvent sur des sables mouvants… Sujet mal maîtrisable.

Le discrédit des médias de masse.

Demander à n’importe qui de parler des médias. La télévision imbécile, la bande dessinée comme stupide pour nos enfants au XXieme siècle, la violence des jeux video et l’isolement des jeunes devant internet. Le défi envers les médias est toujours d’actualité. Quelles explications ?

  • Socrate et la caverne.

Le média ( du latin medius, qui est au milieu ) renvoie à la mise en relation à distance.  Un artefact intermédiaire entre ma pensée et celui qui la reçoit.

Les philosophes grecs se méfiaient de cet intermédiaire technique qui dénaturait le « logos », la raison. Les ombres, dans le mythe de l’homme de la caverne ne sont pas reflets de la raison, mais déformation de la pensée. Et illusion. Socrate refusait qu’on écrive ses pensées. Le lecteur d’un livre n’est pas en relation directe avec son auteur. Aussi les interprétations, les déformations sont possibles.

De même, le média le plus usé, la parole, permet d’influencer le public, par des ruses du langage et des joutes verbales : on se méfie des sophistes.

  • L’impact des médias.

Les premières études sur les médias, notamment aux Etats Unis, ont porté sur l’impact sur le public. De nombreuses études statistiques ( permettant de donner une légitimité « scientifique » par des chiffres et des mesures ) ont mis en évidence le pouvoir des médias. La coexistence au début du XXieme siècle des guerres mondiales a été fatale. La « propagande » des médias pendant ces guerres était une arme de guerre. Contrôler les masses par les médias. Aujourd’hui, les études invalident ces effets ( y compris la propagande ). L’image encore présente de « big brother » permettant de tout contrôler est symptomatique de la défiance envers « le média ».

Aujourd’hui, deux mouvements d’idées : les apocalyptiques et les intégrés.

Les apocalyptiques et les intégrés

Toute réflexion et étude sur la communication et les médias doit être analysée, à la vue de ces 2 discours possibles.

Les apocalyptiques dénoncent les médias : le média est l’expression de la domination économique et politique. Elle est synonyme de vulgarité humaine. Elle émane surtout de philosophes, écrivains, chercheurs. Le média annonce l’asservissement de la culture de masse, de la fin de la « vraie » culture. Le monde devient froid, nihiliste, devant l’image et la technique, stériles.

Les intégrés, eux, font l’apologie du rôle libérateur des médias. Expression de la démocratie, en acte, ou comme culture populaire. Elle émane des professionnels de la communication, ingénieurs, technocrates, instituts de sondage et de prospective, de chercheurs. Elle promet l’avènement d’une culture pour tous, partagée, et transparente. Un « village global ». La technique est fascinante et visuelle.

La génération Y.

Ce nouveau concept, est rassembleur de ces 2 visions.

Les jeunes générations comme reliées au média qu’est le téléphone portable et le réseau social sur internet. Un cordon ombilical régressif tuant la « vraie » communication comme partage entre pairs.

Les jeunes générations comme totalement intégrées dans ce nouveau village « global » de la communication. Etre au goût du jour de ces nouveaux usages est un impératif. Et largement vendu, notamment dans le monde de l’entreprise, qui doit « intégrer » cette nouvelle donne.

Réfléchir à ce nouveau monde des signes communicationnels c’est les mettre à la lumière de l’histoire de la communication, et tracer la bonne ligne de décision.

La tension de l’arc, ou la révolte au XXIeme siècle

« Qu’est ce qu’un homme révolté ? un homme qui dit non.

Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. »

Ainsi commence l’essai d’Albert Camus, l’Homme révolté.

Dire non à notre monde insensé, et dire oui, à la vie , c’ est affaire d’exigence.

Et à chaque instant, cette tension entre le néant, ou l’absurde doit nous porter à tendre cet arc, en permanente tension, métaphore que prend Albert Camus dans la conclusion de son essai.

Vivre c’est résister. « A cette heure où chacun d’entre nous doit tendre l’arc pour refaire ses preuves, conquérir, dans, et contre l’histoire, ce qu’il possède déjà, la maigre moisson de ses champs, le bref amour de cette terre, à l’heure où enfin un homme, il faut laisser l’époque et ses fureurs d’adolescentes. L’arc se tord, le bois crie. Au somment de la plus haute tension va jaillir l’élan d’une droite flèche, du trait le plus dur et le plus libre ».

Ces mots ont toujours une résonnance moderne. L’histoire n’existe plus, elle est javelisée dans les mouvements aussi incertains. L’économie . Chacun résiste à sa façon. Les mouvements sociaux qui au-delà des images télévisuelles ont bien une réalité concrète du lendemain sans espoir. Les mouvements virtuels, propulsés par le marketing et la nouvelle économie des nouvelles technologies. Un nouveau monde sans frontière. Tout est partagé. Facebook, twitter, et le « tout tout de suite » ( Atawad , Any Time, Any Where, Any Device ). Les mondes d’incompréhensions. Les mouvements migratoires à la porte de nos frontières.

Ce soir j’ai retrouvé un livre tout poussiéreux. Avec quelques notes. Toujours d’actualité. « L’homme révolté ». De Camus.

A lire également : https://zeboute.wordpress.com/2010/10/26/la-vie-selon-albert-camus/

 

Indice Symbole et icone de Peirce

Points de repère

Plus loin

Les 3 niveaux des signes, selon Charles S. Peirce

D’une façon plus théorique, on pourra lire l’article sur la sémiotique, ou étude des signes, de Charles Peirce  :

https://zeboute.wordpress.com/2010/11/08/semiotique-de-charles-s-peirce/

Peirce distingue une tripartition des signes : l’indice, l’icône et le symbole.

Tout d’abord, l’indice : l’indice est un signe immédiat. Une trace de pas, un bruit, le ciel rouge. « Lorsqu’un objet occurrent concret est relié à son signe désignatif par quelque action directe ou quelque réaction comme l’action du vent sur les ailes du moulin, alors le signe est un indice ». L’indice est un signe arraché à la chose ou précise Peirce, « réellement affecté par elle ». Dans le symptome médical, ou météorologique, dans le cas d’empreintes physiques, de trace. Il n’y a pas de code, de réflexion, ou de mentalisation. Le signe existe dans la nature tel quel. Il ne représente pas la chose ou le phénomène, il les manifeste en direct ou en propre. Dans une conversation, les intonations, les regards, la posture constituent une couche indicielle.

L’icône : « il s’agit d’un objet dynamique dont la qualité est reliée à son signe descriptif par une similarité qualitative ou ressemblance ». Par exemple une photographie, une sculpture, un dessin. L’échantillon de tissu que me montre le tailleur est une icône. On parle ici d’analogie. L’icône en tout cas est représentatif. La coupure avec la nature est là : les animaux sont sensibles aux indices , mais restent indifférents à la une photographie. Les similarités sont là avec l’objet, mais elles sont reconstruites et représentées.

Le symbole : une loi, une règle ou une habitude peuvent n’être reliées à leur signe que par l’interprétant du signe. Ce signe est alors un symbole. Le symbole ne ressemble pas à son objet. Le panneau « sens interdit » ne dit rien. Et à la différence de l’image, le signe symbolique se structure par opposition ou exclusion. Comme la langue, ou un mot. « robe » et « rose » sont 2 symboles différents, et c’est l’opposition par la lettre « s »/ « b » qui déterminent le signifié. Le symbole pointe donc sur le mode digital ( du tout ou rien ).