La double contrainte, ou la communication bugguée

double_contrainte_communication_bloquee« Sois spontané« , dit le photographe. [ on ne peut plus alors être spontané ] « Il faut grandir, mon petit« , dit le père à son fils. [ on m’appelle « mon petit » mais je dois être grand ] « Si tu m’aimes, tu goûterais l’ail« ? Dit la mère à son enfant [ l’enfant pense : j’aime ma mère , mais je n’aime pas l’ail ].

Les formules similaires sont nombreuses dans notre quotidien. Elles renvoient toutes à quelque chose de paradoxal, qu’on nomme la « double contrainte » ( ou double bind, en anglais ). Kesako ? Focus sur ces étrangetés de la communication.

La double contrainte.

La double contrainte est la juxtaposition de deux contraintes qui s’opposent. L’application de chacune de ces contraintes est contraire à l’autre. Et peut laisser perplexe. Révéler une erreur de communication. Ou pire, être à l’origine de graves troubles psychologiques parfois. Le concept de double contrainte est né au XXeme siècle, par les recherches de Grégory Bateson. Avant, les paradoxes ont hanté l’histoire des idées. Le principe du crétois en est l’illustration la plus connue. Il est vieux comme le monde, dans l’antiquité grecque : le crétois dit : « tous les crétois sont des menteurs » . La formule renvoie à ce paradoxe : si le crétois a raison, alors les crétois sont des menteurs et il ment. Si le crétois ment, c’est que les crétois ne sont pas menteurs. Et dans ce cas, sa formule est vraie… Devant ce paradoxe, les mathématiciens ont tenté de trouver raison :

Grâce à Bertrand Russel : Ces paradoxes du quotidien ont tracassé nos mathématiciens, qui refusent la contradiction, mais cherchent la formule qui explique. Bertrand Russel en a formalisé la théorie des groupes, pour tenter de sauver du dilemme de cette contradiction. Et ne pas mélanger des niveaux d’abstraction différentes. Godel en a également défini un théorème.

La double contrainte, selon Bateson.

Bateson, anthropologue anglais, et zoologiste, de Cambridge s’intéresse aux théories darwinistes, sur les traces de son père. C’est Bateson qui formalisera ce terme de « double contrainte », née de ses premières recherches dans les tribus. Après des voyages aux iles galapalos, il fait des recherches anthropologiques aux îles Bali. En 1942 parait le livre « Balinese character : a photographic analysis« , écrit par Bateson, et sa compagne Mead. Le livre introduit la notion de double contrainte, que Bateson formalisera par ce terme, quinze ans plus tard. double_contrainte_bateson_etudeL’observation qu’il fait est la suivante : la mère incite son enfant à montrer de l’affection. Ainsi, au travers de photographies précises, il montre : 1. la mère demande à son enfant de venir vers elle. 2. l’enfant arrive, met les mains sur le ventre de sa mère et ses seins et fait part de son émotion. 3. A ce moment, la mère n’est plus attentive, sa figure devient inexpressive. Et rejette l’affection de son enfant. La mère attire son enfant qui demande de l’affection : celui-ci en donne par émotion ; et il est ensuite rejetté. L’observation se répète ainsi. Ce jeu de stimuli ( attirance, bienveillance et indifférence ) rythme l’évolution de l’enfant.

« le repli qui marque la fin de la petite enfance pour un Balinais, et qui se produit entre l’âge de 6 ans, est une insensibilité émotionnelle totale. Et, une fois établie, son insensibilité persistera tout au long de sa vie ». [ Balinese Character : A photographic Analysis », 1942 ]

Ces études sur les paradoxes changeront les données sur la psychothérapie, comme nous le verrons. Fort de ces recherches sur la « double contrainte », dans son étude sur les îles Bali, Bateson demande et obtient, en 1952 une subvention de la fondation Rockefeller, sur une étude « les paradoxes de l’abstraction dans la communication« . Les résultats de ces recherches, en 1956 se formalisent dans article « Vers une théorie de la schizophrénie« , dans laquelle Bateson développe la célèbre hypothèse de « double contrainte ».

L’hypothèse est la suivante :

1. soit un système familial où le père est absent, ou faible. Et une mère hostile à l’enfant, ou effrayée par lui. Si l’enfant s’approche de la mère, celle-ci se retire, instinctivement, parce qu’elle a peur. L’enfant se retire alors lui aussi ; et la mère, dans un accès de réponse, culpabilisée, simule alors une nouvelle approche bienveillante vers son enfant. C’est un message sur le premier hostile, contradictoire. Un message ( « je t’aime quand même » ) sur le premier message ( « tu me fais peur » ) en quelque sorte, de niveaux différents. Pour l’enfant, quelle réaction ?

  • l’enfant comprend la réaction de sa mère. Que son approche bienveillante est stérile, et n’est pas réelle. L’enfant se sent « puni ». Sa mère ne l’aime pas.
  • l’enfant ne comprend pas, et joue le jeu de sa mère d’approche et de rejets continus. Et dans ce cas, il est également « puni » par les rejets de sa mère. Ma mère me repousse, elle ne m’aime pas.

Dans les 2 cas, il est « puni », et ne peut se sortir de ce paradoxe, et de cette double contrainte. L’enfant est « coincé » entre 2 positions : aucun choix n’est possible.

« Il est pris dans une double contrainte. La seule façon pour lui d’en sortir serait de faire un commentaire sur la position contradictoire dans laquelle la mère l’a placé. Mais sa mère l’empêchera toujours de « métacommuniquer », et atrophiera toujours chez lui cette capacité nécessaire à toute intéraction sociale. » [ Bateson, Vers une écologie de l’esprit, 1980 ].

Bateson illustre ainsi les problèmes de schyzophrénie, qui ne peut distinguer les messages de niveaux différents.

Il ne peut métacommuniquer. Les conséquences de la double contrainte illustrée par Bateson auront des effets sur la psychothérapie : autant longtemps, le praticien travaillait avec son patient en toute confidentialité, et sans intégrer les membres de la famille du patient. Autant, on le voit, le rapport problématique du patient est intimement lié avec la relation avec la mère. Les travaux en psychothérapie ont intégré la famille dans le travail de soin. Boris Cyrulnik montrera que certains mécanismes d’auto-défense de l’enfant lui permettent de contourner ces problèmes de contradiction : la résilience. Bateson s’éloignera des problèmes purs de psychothérapie, pour remettre la double contrainte dans une théorie de la communication plus générale. Les problèmes psychiatriques de la double contrainte sont un exemple plus global de la double contrainte, qui s’immisce partout : dans l’art par exemple.

Watzlawick, et les paradoxes de la communication digitale et analogique.

communication-non-verbale-erreurs « Si tu m’aimes, tu goûterais l’ail« . Paul Watzlawick, dans « la logique de la communication » introduit les concepts de communication digitale et analogique. Ces concepts, mélangés, peuvent produire ces « doubles contraintes ».

  • La communication verbale, et digitale, est relative à l’expression de la pensée : par les mots, nous communiquons.
  • La communication analogique procède de ce qui n’est pas verbale et digitale : les gestes, les postures, les sourires, les soupirs. Ils sont autant d’élément de communication que les mots qu’on dit. Si je souffle, c’est pour exprimer ma lassitude. Pas besoin de mots pour l’exprimer.

Généralement, la communication digitale et analogique sont en adéquation. Si je dis  » tu me saoules », et que je soupire, le sens de la communication est le même. La communication analogique ( je soupire ) est d’ailleurs redondante. Elle est là pour appuyer. Par contre, si une mère dit : « tu es merveilleux mon fils« , et que sa voix est froide, ou qu’elle fronce les sourcils, il n’y a plus redondance. Mais contradiction. De même, dire autour d’un plat : « C’était délicieux, vraiment« , devant une assiette qu’on laisse pleine, et qu’on repousse de la main. Voilà une nouvelle contradiction. Contradiction entre deux niveaux : le niveau digital ( ce que je dis ) , et le niveau analogique ( ce que je montre par mes gestes ).

Le burn-out en entreprise, ou l’estime de soi contrariée.

double contrainte entrepriseDans le monde professionnel, la double contrainte peut s’appliquer dans son travail, lorsqu’il y a décalage entre soi, ce qu’on pense et ce que l’entreprise exige. La mission initiale de mon travail est par exemple de soigner des malades ( pour l’infirmière ), ou de donner des conseils pertinents à un client ( banquier ). L’évolution de l’entreprise vise parfois la performance. Et dans ce cas, à ma tâche habituelle, la valeur de mon travail se voit associée une nouvelle contrainte : je dois faire des économies ( réduire le temps consacré au malade pour l’infirmière ) ou vendre des produits incohérents avec le conseil vis-à-vis de mon client ( pour le banquier ). Dans ce cas, le salarié est pris en tenailles entre deux positions contradictoires. La valeur première du travail qui plaisait au salarié lui donnait l’estime de soi. Le burn-out est une maladie qui présente les signes de dépression, de perte de l’estime de soi.

Les solutions à la double contrainte.

Pour pouvoir sortir d’une spirale contradictoire, nous l’avons entrevu, il faut couper court à la contradiction. La méta-communication en est une des réponses. Elle consiste à parler justement du paradoxe, à communiquer sur ce qu’on communique et qui nous pose problème. La deuxième réponse est celle du contexte. Les paradoxes vivent et existent dans  un contexte donné. Et changer ce contexte est la solution, pour que la double contrainte meurt. Don Jackson, illustrera des réponses cliniques et hallucinantes, pour soigner ces problèmes psychologiques. A un paranoiaque qui pense qu’il est perpétuellement surveillé, il ne répondra pas : – « Enfin, c’est absurde ! » Mais au contraire, Jackson proposera au malade d’être plus méfiant, et de chercher après des micros cachés. Il pousse alors le patient dans la double contrainte, et d’en sortir : Comme à l’enfant qui ne peut ni obéir ni désobéir à sa mère, le patient ne peut répondre à la directive du psychiatre ( « méfiez-vous » ). – s’il accepte de se méfier, il ne peut se conforter dans ses affirmations habituelles du malade ( « c’est plus fort que moi » ). – s’il refuse, c’est se comporter comme quelqu’un de normal qui comprend que la recherche de micros est absurde. Et refuser d’être malade. Dans ce cas, devant cette contradiction, et sans choix possible, la seule solution pour lui est de rompre radicalement avec le jeu relationnel qui le confortait dans sa maladie. Pour accepter un jeu dont il maitrise les règles.

La double contrainte, et les boucles étranges.

escher_main_dessinant_hofstadterLa double contrainte est la juxtaposition de contraintes qui s’opposent. Elle s’appuie sur des niveaux d’assertion, qui s’entremêlent. Les illustrations, même si j’ai insisté sur les aspects thérapeutiques, et pour aller dans le sens de Bateson, qui entrevoit ces étrangetés comme étant également des actes de créations sont des pépites de réflexion et de trouvailles. Douglas Hofstadter écrit en 1979 « Gödel, Escher et Bach », qui reçoit le prix Pulitzer. Ce livre est une ouverture sur ces boucles étranges, sur le mélange des niveaux d’abstraction de l’esprit humain. Il illustre ainsi ces paradoxes de la nature humaine , en évoquant tour à tour :

  • Bach : qui du canon, d’une note de musique donnée, revient à son point de départ, sans s’en apercevoir.
  • Escher : qui illustre graphiquement ces niveaux graphiques qui se lovent, se retournent et s’entremêlent.
  • Godel : qui formalise le théorème associé à ces étrangetés de l’esprit humain.

En savoir plus ! On trouvera des exemples de double-contrainte, par l’exemple : La double contrainte par l’exemple. Bateson ou le jeu des singes. Watzlawick : une logique de la communication Watzlawick : Si tu m’aimes tu aimerais l’ail ! Hofstadter et les boucles étranges.

8 Commentaires

Classé dans Communication, Mes propres textes

8 réponses à “La double contrainte, ou la communication bugguée

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  5. Pascale kaplan

    Je vous lis et vos articles sont très intéressants. Attention cependant à certaines fautes d’orthographe (…se meurt) et manques de ponctuation, que j’ai cru déceler, qui m’ont distraite d’une bonne compréhension de votre propos…encouragements !

    • Bonjour, merci pour ces encouragements et votre lecture avisée. merci aussi de votre rappel à l’ordre sur l’orthographe, j’en ai corrigé quelques unes 😚 . Bonnes lectures !

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