Notre passé devient futur numérique

Notre civilisation prend un tournant, petit à petit.
Le monde numérique nous semble encore un monde à côté, virtuel.

Et pourtant, ce monde numérique qui ne fait plus qu’un avec le monde réel va changer l’ontologie de l’homme. Ses conceptions, sa culture.

Explication !

Le monde numérique, un mouvement disruptif dans notre humanité.

On se représente le monde numérique comme une juxtaposition de nouveaux usages.

L’économie collaborative par exemple : louer un logement Via Airbnb, acheter de particulier à particulier sur leboncoin, prêter des objets..
On représente le monde numérique aussi comme une juxtaposition de nouveaux outils techniques : les smartphones, les tablettes, les objets connectés. Les applications qui nous rendent de multiples services au quotidien.
Nous avons donc quelque trace, quelques symptômes aujourd’hui de cette révolution. Et cela n’est que le début.
Au delà de l’anecdote de ces excroissances techniques de notre vie, c’est un changement radical de l’homme, de la culture, de la civilisation qui s’opère sous nos yeux. Cela peut être flippant, ou une opportunité de nous questionner sur le sens de ce que nous sommes.

Le rapport au temps : le présent futur.

Notre conception de notre temps humain, au moins dans le monde occidental, est en train de changer radicalement.
Fondamentalement, nous avons une notion du temps en 3 modalités : le passé, le présent , le futur.

Historiquement, nous avons une vision du passé comme un point d’origine, immuable. Cela peut être l’origine du big-bang, la vision de la préhistoire. Le passé est derrière, et finalement, monolithique. Il est un témoin de l’histoire au mieux, pour ne pas refaire les mêmes erreurs. Un passé définitivement fixé.
Le présent lui est vécu comme un flux incessant, enveloppé d’incertitude. Le futur lui est inconnu.
Passé, présent et futur suivent ainsi une ligne, une vision linéaire depuis la création jusqu’à une fin inconnue où chacun y place un espoir.

Cette conception millénaire vient à se craqueler avec la révolution numérique.
Prenons l’exemple de CRUSH, acronyme de Criminality Régulation Utilizing Statistical History. Conçu par IBM, le logiciel compile toutes les données statistiques sur l’historique des arrestations, des délits, des crimes. Corrélant ces données avec une immense masse de données comme la météo, les jours de versement des allocations, le logiciel devient prédictif et permet à la police américaine de déceler les foyers de criminalité avant que les fait n’aient lieu.
Le passé devient un outil pour prévoir le futur, et le présent comme une possibilité de changer ou d’anticiper ce fameux futur.
De même, le logiciel Healthmap a permis avec quinze jours d’avance de prévoir une épidémie de choléra en Haïti.

Pour cela, le logiciel compile toutes les données sanitaires disponibles et passées, avec les flux d’information, les réseaux sociaux comme Twitter. Et par corrélation et de manière prédictive, annoncer le futur proche.
De même, les recherches sur Google analysées permettent de prévoir une maladie d’un internaute par l’analyse de ses mots clefs avant même que le diagnostic soit établi. Cet exemple trivial illustre la capacité prédictive des algorithmes.
L’accélération des temps de traitement des machines et la capacité de stockage des milliards de données permettent rapidement de conjuguer ce futur possible comme prévu.

Par la révolution numérique, notre conception linéaire du passé, présent et futur est remise en cause : le présent, passé et futur se télescopent.

Le passé est mesuré, stocké sous forme de faits qui alimentent les algorithmes de calcul et de traitement. Il est la matière pour le futur, en continu. Et face à ce futur prédictif, nous nous concentrons dans le présent à qui peut nous permettre de se sécuriser :
Face à une maladie, une hypertension du cœur, nous mesurons notre présent avec les objets connectés que sont les Self Quantified : mon bracelet mesure mon pouls et mon rythme cardiaque. Ces données alimentent la base de donnée de ma santé. Et les mesures en temps réel tracent la ligne verte ou rouge à ne pas dépasser.
Nous devenons en même temps objet du passé ( mes fréquences enregistrées mois après mois ), du présent ( je scrute mon état en temps réel ) et futur ( éviter le surpoids ).

Quelles conséquences ?

Tout stocker. Les corrélations se font sur des faits qui n’ont à la base pas de logique particulière.
Par exemple, on peut étudier des faits qui n’ont pas de rapport entre eux à priori : la fréquentation sur des sites de rencontres, et le trafic automobile. Les journées d’embouteillage en fin de journée montrent également une baisse de fréquentions des sites de rencontre. À posteriori, cela s’explique : les automobilistes fatigués des bouchons boudent en rentrant chez eux les sites de rencontre.
Pour pouvoir faire ces corrélations, il faut donc tout stocker en terme de données, car ces prédictions se basent justement sur des phénomènes à priori non déductibles par des règles classiques de logique.
C’est là qu’un paradigme s’écroule aussi : la science reposait sur le principe de l’hypothèse, qui amenait une conséquence. Qu’on validait par la confirmation de lois, ou d’expérience. A posteriori. Avec une conclusion qui affirmait une loi universelle.
La corrélation des faits à grande échelle fait fi, elle des hypothèses, des conséquences et conclusions : la révolution numérique aspire les faits pour en déduire un résultat opérationnel sans mémoire. Juste obtenir une indication fragile d’un moment donné : un phénomène climatique imminent, des décisions marketing, des régulations dans les transports.
Tout stocker sans savoir ce que les données peuvent nous apprendre tout de suite. Car la masse de données permettra de donner ensuite l’ historique nécessaire aux algorithmes apprenants.
Voila pourquoi la NSA a choisi de stocker, tout stocker. C’est devenu un dogme de la NSA :
Gus hunt, responsable de la division technique de la CIA formule :

« la valeur de l’information n’est connue qu’au moment où on est en mesure de la connecter avec une autre donnée, qui peut surgir plus tard, à n’importe quel moment. Comme cela n’est pas possible de relier les données que l’on ne possède pas, nous avons été conduits à un genre de ‘on s’efforce de collecter tout’, et de le conserver pour toujours ».

[ Philippe Bernard, voyage au cœur de la nsa, le monde 29 août 2013 ]
Un exemple moins effrayant que la surveillance généralisée est celle des opérateurs numériques comme Sfr, orange. En stockant les chaînes choisies par leurs clients, la durée de visionnage sans utilité particulier, des programmes. ces données sont devenues des pépites d’or ensuite quand elles se sont mises à proposer des films en vod. Car ces opérateurs ont pu puiser dans ces données brutes sans utilité pour connaître nos goûts, ce qui nous plait, ce qui nous déplaît quand on a zappé…
Tout stocker est maintenant possible. Tout prédire est devenu possible.

Et la science fiction devient réalité, celle de la psychohistoire. Celle romancée par l’écrivain de sciences fiction, Assimov, dans « les Fondations » : prévoir l’histoire en analysant les phénomènes, la psychologie des foules, en permanence. Ce roman d’anticipation met ainsi dans la réalité aujourd’hui la science de la psychohistoire :
La psychohistoire, est une science fictive créée par le romancier Nat Schachner, puis diffusée par Isaac Asimov (1920-1992) dont l’objectif est de prévoir l’Histoire à partir des connaissances sur la psychologie humaine et les phénomènes sociaux en se basant sur une analyse statistique.

La révolution numérique le fait aujourd’hui. Renversant fondamentalement notre rapport au temps.

Le passé nourrit notre futur, de manière statistique et définitive, imposant un présent pesant de bits, d’octets, qui n’en finissent plus de coller à notre peau.

On lira Eric Sadin, à ce propos, dans « La vie algorithmique, critique de la raison numérique », et la datafication de notre monde sur Zeboute blog.

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Classé dans Condition humaine, Eric Sadin, Nouveaux usages du 21ème siècle

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