Manuela

Petite première ici sur ce blog. Une nouvelle ! Je m’y mets. N’hésitez pas à vous laisser emporter et donner un petit retour.

Sur les terres arides en Afrique, une maman donne le sein à son enfant qui vient de naître.

Sueur au front, manque d’eau, son sein peu productif, la chaleur l’envahit.

Elle s’appelle Manuela.

Elle s’évanouit.

2009 km de là, une maman coupe ses veines. Avec un petit couteau tranchant sorti de la cuisine. Elle s’appelle Manuela. Elle souhaite en finir de ce monde qu’elle ne comprend plus ou qui ne la comprend plus.

Le sang gicle abondamment.

Par réflexe, Manuela met son doigt sur la blessure. Et puis réalise. Ah oui, mourir et s’endormir.

Elle s’évanouit.

La peau noire et blanche est belle.

Le nourrisson lèche cette peau, interface entre soi et l’autre.

Le mâle lèche cette même peau, dans l’excitation.

Le fils caresse cette même peau pour rassurer sa mère.

21h30.

Manuela s’est réveillée. Le médecin du village caresse le bras. L’enfant est encore là. Un peu d’eau que la communauté du village a ramené hier en marchant, rafraîchit Manuela.

21h31.

Manuela s’est réveillée aux urgences, sur un lit d’hôpital. Les perfusions tentent de remettre du sang, du sens dans les veines de Manuela.

Peu importe ce qu’il y a dans la tête, la respiration reprend.

Le même souffle; à quelques milliers de kilomètres.

Battement de cœur.

23 ans plus tard.

Georges, le petit enfant de Manuela né en Afrique a rejoint la France, pour des études. Il est devenu infirmier. Et en France, la situation des hôpitaux est compliquée. Face aux restrictions budgétaires, on fait appel à des êtres humains. A 2009 km. Main d’œuvre pas chère et rapidement disponible.

Georges en fait partie.

Il n’est pas tout à fait noir, ni tout à fait blanc. Il devait être né d’un père et d’une mère de couleur de peau différente.

C’est la difficulté dans le monde d’être entre deux. Ne pas pouvoir choisir son camps, sa destinée.

Et en même temps, ce décalage donne une vision différente de soi. De son monde et de l’autre.

Premier jour.

En arrivant au service, Georges a la gorge nouée.

Impressionné par les infrastructures de l’hôpital. En prenant son premier service, il prend de sa main les pansements stériles. Il descratche le plastique et sort la compresse stérile.

Il saura appliquer le pansement avec délicatesse, de manière sécurisée et stérile. Seul son geste est compliqué. Et peut être maladroit.

C’est la première fois qu’il utilise autant de matériel sain, stérile. Qui sent bon la santé.

Première patiente à suivre, lentement, la porte s’ouvre.

Et Georges, s’il ne maîtrise pas encore les usages infirmiers, il maîtrise la parole. Et le sourire communicatif.

  • bonjour Madame !
  • Bonjour..

Je m’appelle Georges.

Et je vais vous aidez !

Vous allez sortir bientôt !

  • ah tant mieux…

Comment vous appelez vous ?

  • Manuela !
  • Ah ? C’est le prénom de ma maman.

Georges est un peu déstabilisé de ce prénom qui le ramène à sa réalité.

Sa propre maman est loin. Toujours en Afrique.

Il ne l’a jamais vraiment vu.

Balloté par le vent de l’injustice humaine, Georges a vite été placé dans une fratrie à quelques centaines kilomètres de chez lui.

Il reste pourtant épisodiquement en contact avec ce lien maternel.

Il appelle sa mère une fois par semaine en utilisant une carte téléphonique.

  • Georges je suis fier de toi.

Voilà les mots qu’il entend à chaque appel.

Et lorsqu’il raccroche, Georges a les larmes aux yeux. Mélange de spleen, d’éloignement et surtout le visage de sa maman qu’il ne voit plus et surtout qu’il n’a jamais vu.

Déstabilisé dans un pays où on renvoie à chaque instant sa condition. De migrant, d’étranger.

Pourtant, Georges a bien compris qu’on a tous une maman.

Qu’on a tous envie de vivre, de respirer, d’aimer.

Peu importe l’endroit. Peu importe sa différence.

D’ailleurs le rejet qu’il ressent dans la rue s’estompe dès qu’il rentre dans l’atmosphère éthérée de l’hôpital. Où chacun comprend l’utilité de Georges.

  • votre maman ?
  • Oui.
  • Elle est où votre maman ?
  • Tout là bas , en Afrique.
  • Elle ne vous manque pas trop ?
  • Si. Heureusement ici j’ai trouvé de l’humanité. Des gens à qui parler, discuter, aider. Comme vous aider , vous.
  • Ah.. oui.. merci.
  • J’espère que vous irez mieux.

Georges ne savait pas de quelle maladie Manuela l’avait amené à l’hôpital.

Il avait bien vu les traces rouges sur ses poignets. Penchant pour une maladie, ou de la violence dans sa famille.

Il avait appris en arrivant en France par les infirmières des dégâts des violences familiales. Des femmes battues.

Georges avait été abasourdi, venant d’un endroit où la femme est respectée. Même dans un pays musulman.

Aussi il prenait soin d’apprendre et de rester discret.

Georges consciencieusement applique la compresse sur la peau de Manuela.

  • votre mère peut être fière de vous.
  • Merci.

Georges quitta la pièce , doucement. Avec une émotion du devoir accompli et la nostalgie de sa maman.

2 mois plus tard.

Georges avait compris le mal qui rongeait Manuela , sa patiente.

Il avait pu consulter le dossier médical de sa patiente et avec surprise il avait découvert que depuis 23 ans ; Manuela cherchait à vivre et à mourir. Et collectionner les tentatives de suicide.

Georges ne comprenait pas comment un être humain pouvait décider de vouloir mourir. De vouloir refuser la vie.

Le souffle, le cœur qui bat, les sourires, les injonctions naturelles à rester debout; se faire beau le matin.

Se mettre du rouge à lèvres.

Se raser.

Se caresser le corps en le sublimant comme objet de désir, pour soi; pour les autres.

Dessiner un sourire, pour soi. Pour les autres.

Même en restant soi même, pour soi. Et surtout pas pour les autres.

C’est ce que Georges a compris en s’occupant chaque jour de Manuela.

Il n’est pas là pour survivre et vivre pour sa fratrie, sa mère qu’il chérit tant.

Il est là pour soi.

En déambulant. En se levant le matin la queue qui bande, le corps qui se réveille.

Les yeux qui s’ouvrent au monde.

S’ouvrir au monde.

Ce que Manuela n’avait pas intégré.

Une sorte de bug informatique. Une neurone qui reste aphasique.

Et qui détruit toute une vie.

Aussi chaque matin, Georges entrait dans la chambre de Manuela avec le sourire.

Ce mouvement des lèvres qui vous obligent.

Avec persévérance.

6 mois plus tard.

Un matin Georges entra dans la chambre de Manuela, la mine triste.

Manuela s’était habituée à la joie et l’enthousiasme de l’infirmier.

Elle sentait que quelque chose ne tournait pas rond.

  • Georges, ça va bien ?
  • Heu, non.

Avec larme, il sortit ces quelques mots à la patiente : « maman est morte ».

Georges avait reçu la veille un courrier laconique indiquant que sa mère Manuela n’avait jamais répondu à aucune sollicitation de l’Etat. Pourtant inscrite au fichier des habitants du village.

Peu se souvenaient de Manuela. Elle était disparue, et déclarée comme morte.

Ce qui perturbait Georges, c’est qu’il avait encore eu sa mère deux semaines auparavant.

Avec larme, Manuela entendit ces quelques mots : «  maman est morte. »

Manuela sut pour une fois se lever de son lit. Elle retira la perfusion qui la nourrissait à la vie.

Et silencieusement elle prit Georges dans ses bras.

Georges pleura de toutes ses larmes, et caressa la main de sa patiente.

Sur cette main, Georges s’agrippa à un petit collier noir qu’il n’avait jamais remarqué.

Ce collier qui ressemblait étrangement à son propre collier. Le même collier noir qu’il avait eu tout bébé, en Afrique.

Les appareils électroniques de la chambre se mirent à clignoter.

Dehors, dans le ciel, une envolée d’oiseaux blancs battait des ailes.

Une éclaircie traversa la chambre de l’hôpital.

Il n’y avait pas deux Manuela.

Juste une seule.

Georges tenait dans ses bras sa maman. Manuela.

6 mois plus tard.

Manuela avait quitté l’hôpital, définitivement . Elle allait merveilleusement bien.

Chaque matin Georges allait visiter ce qui était sa maman.

Et en silence il souriait.

Jamais il n’osa questionner Manuela.

Il avait compris subitement que les appels qu’il passait à sa maman n’était que cette même Manuela dans la chambre d’hôpital.

Il avait compris que s’il n’était pas Blanc ou noir, c’est qu’il avait été le fruit d’une passion entre un africain noir et lové avec la blancheur intacte de Manuela.

Il avait compris pourquoi la voix de sa maman au téléphone était souvent confinée, difficile à distinguer.

Il n’interrogea jamais sa mère sur le pourquoi d’une vie si compliquée, particulière.

Les traces de sang sur ses poignets indiquaient juste que la vie est subtile, compliquée.

Et que soulever les cailloux ne sert pas à grand chose.

Profiter plutôt pleinement de ce petit bonheur reposant.

Tous les matins.

À caresser la main un peu abîmée de sa maman.

Et lui faire un bisou.

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