L’épaisseur du dictionnaire, cet objet désuet du XXeme siècle

Souvenons nous, écolier, du sacro-saint dictionnaire. C’est le seul livre qu’on ne portait pas dans son cartable, trop lourd, trop encombrant. L’objet qu’on consultait quand on ne savait pas. Son camarade d’apprentissage ! Lecture de cet objet sémiotique !

Le dictionnaire a une puissance symbolique, celle de contenir tous les mots d’une langue. Toutes ses définitions.

Ecolier, cet objet encombrant pouvait fasciner. Il faudrait bien toute une vie pour en retenir et déchiffrer les définitions.

Le dictionnaire a donc une épaisseur, qu’on évalue d’un coup d’oeil par le nombre de ses pages. Et par sa lourdeur.

Objet technique, cet objet physique est médiologiquement intéressant.

Poids du monde dans un volume fini.

Symboliquement, le dictionnaire permet d’appréhender d’un bloc notre monde, la richesse de la langue, la lourdeur du passé, de notre histoire, de notre monde.

Car derrière chaque mot est exprimé un objet matériel ou immatériel :

La nature ( les plantes, les animaux ) , les concepts ( la religion, les théories ). Poids du dictionnaire et poids de la connaissance.

Le dictionnaire a une finitude.

Même volumineux, il est construit, fermé, et s’il contient tout notre monde, il le clôture.

En un sens, le dictionnaire rassure. Il est l’objet qui englobe notre monde, en quelques centaines de pages.

Le dictionnaire comme outil de pensée.

A la différence d’un roman, d’un essai, la lecture du dictionnaire n’est pas linéaire. Et permet d’appréhender une technique de la pensée, la dichotomie.

Si l’on cherche le mot « paranomase », on ne part pas d’une table des matières ou d’un index, mais au hasard, en premier lieu.

On ouvre le dictionnaire n’importe où, ou presque. On soupçonne que le P est plutôt en fin de dictionnaire.

Ensuite, on s’approche du mot recherché, par dichotomie, petit à petit, en fonction du mot qu’on a trouvé et celui qu’on cherche.

On recule ou on avance en fonction. Jusqu’à trouver le mot recherché.

Voilà donc le principe de dichotomie, appréhendé par chacun des écoliers : le principe de raisonnement d’essai-erreur.

On remarquera également que le dictionnaire initie également le concept de rétroaction, ou de « feed-back ».

Lorsqu’on est allé trop loin dans la recherche, le mauvais mot nous indique qu’il faut rebrousser chemin dans sa recherche.

L’objet désuet du XXeme siècle.

L’arrivée des nouvelles technologies, par internet, remise le dictionnaire dans la bibliothèque.

Rechercher une définition se fait aujourd’hui sur google, wikipedia.

Le résultat dichotomique du dictionnaire n’est plus. Seul Google offre par sa fonctionnalité Google Suggest, les mots qui au fur à mesure qu’on écrit ce que l’on recherche.

D’autre part, la symbolique de l’objet physique évoqué plus haut se noie dans la toile d’internet.

La recherche d’un mot nous amène à un million de pages, a minima. Il est possible de naviguer page par page de résultats, mais l’écolier ne saisit plus l’épaisseur du dictionnaire. Ni son volume d’information, ni sa finitude, ni sa clôture du monde où il navigue.

L’écolier est plutôt devant l’infini de la toile. Et sans ce repère tactile, qui lui permet de contenir dans ses mains les mots.

La disparition ( programmée ? ) de cet objet n’est pas à blâmer. Le dictionnaire a été l’objet technique de savoir et d’un mode de structuration de la pensée pendant des siècles.

L’intérêt du dictionnaire numérique est sa capacité d’exploration plus facile et rapide. D’explorer autour d’un mot d’autres termes, des exemples, des textes de référence, et d’autres contenus que l’écrit ( images, son, video ).

La dichotomie est ici remplacée dans l’essai / erreur en cliquant sur de mauvais liens, qui ne donnent pas la bonne information. Et de tomber sur la bonne information par feed-back, en affinant la recherche.

Mon dictionnaire.

Dans le rapport à la pensée, à ma raison, que je construis, l’affectif est primordial.

Ma mémoire est mélange de raison et de souvenirs.

Mon dictionnaire, il m’avait été donné, à 12 ans, par le maire de ma commune.

Il est toujours là, tout abimé, dans la bibliothèque, depuis 25 ans.

Je crains que mon smartphone ne tienne pas aussi longtemps…

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7 Commentaires

Classé dans Billet, ces objets oubliés, Communication, culture, Fin du XXeme siècle, Histoire science de l'information et de la communication, Littérature, médiologie, Mes propres textes

7 réponses à “L’épaisseur du dictionnaire, cet objet désuet du XXeme siècle

  1. Vincent Le Corre.

    Très intéressante lecture de l’objet !
    Ca me fait penser que la lecture du dictionnaire rendait (ou rend ;o)… ) peut-être aussi plus sensible le fait que chaque définition renvoie à … une autre définition, et ainsi de suite…
    Et peut-être ainsi qu’une recherche de définition du sens des mots qui en passerait uniquement par le signifiant, peut être sans fin ?
    Clôture du système des signifiants, mais infini de la définition et du sens ?
    L’objet rendrait alors plus palpable qu’il y faut l’usage du mot, donc des souvenirs, des pratiques associées, des affects, etc.

    • Effectivement, rebondir d’une définition à une autre, c’est voyager dans la sphère close des signifiants et des signes. Sur internet, ce picorage et les rebonds via les clicks sur les liens hyper texte procèdent du même fonctionnement. La différence plus jouissive du dictionnaire papier, c’est que ce monde est entre nos mains. Rassurant et jubilatoire !

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