Un monde de feed-back permanent ?

 Nous vivons dans une époque de feed-back généralisé. Tous nos actes demandent un feed-back.

En entreprise, par le feed-back de ses collègues.

Dans nos usages numériques. les coachs virtuels des applications numériques : la course, le sommeil. Tout est matière à se mesurer. Et rétroactivement, nous conduire selon ces paramètres.

Alors voici mon feed-back !L’invention de la rétroaction.

Le feed-back est un terme anglais qui en français se traduirait par la rétroaction.

Et un peu d’histoire, c’est Norbert Wiener qui a conceptualisé le phénomène de rétroaction.

Concept simple qui à la base a supprimé la sacro sainte loi de toute cause a ses effets.

De manière unilatérale.

Chaque action a une conséquence et tout est dit.

Mais les conséquences ont un effet sur nos actions.

Norbert Wiener invente ainsi la cybernétique .

  • La science du gouvernail .

Le mot cybernétique vient à l’origine du mot gouvernail.

C’est à dire que lorsque vous êtes aux commandes d’un voilier, tenir la barre procède de ce qu’on appelle la rétroaction.

Un coup à droite et le voilier prend une trajectoire qu’il faut atténuer. En barrant à gauche.

La rétroaction procède de cela : apprendre de ses actes pour les reprendre comme des inputs pour mieux agir.

Et cela vaut pour l’être humain également, comme nous l’explique Norbert Wiener :

« L’homme est plongé dans un monde qu’il perçoit par l’intermédiaire de ses organes. L’information qu’il reçoit est coordonnée par son cerveau et son système nerveux, jusqu’à ce que, après le processus convenable d’emmagasinement, de collation, et de sélection, elle soit diffusées à travers des organes de l’action, ses muscles généralement ».

Le cerveau rétroagit avec les signaux que lui transmet l’ensemble du corps.

Quoi de neuf aujourd’hui ?

Les nouvelles technologies apportent cette saveur ultime où l’on ne réfléchit plus :

Nos smartphones et l’intelligence artificielles nous conseillent. Ils utilisent les données que ces appareils mesurent. Pour ne redonner des  informations ( inputs ) pour mieux gérer notre vie.

Ils nous permettent justement de rétroagir devant un monde qu’on ne maîtrise pas.

Comme le gouvernail qui nous guide à droite, ou à gauche.

Le feed-back éclairé.

De la tension dynamique de toutes ces données viendrait l’équilibre. L’entropie, et la thermodynamique révisitées.

Notre monde aujourd’hui numérique vous offre cette rétroaction perpétuelle et instantanée.

Devant un parcours, le gps et les applications de navigation nous remettent sur le bon chemin quand on se trompe.

« Faites demi tour » n’existe plus sur votre gps.

L’application Wase ou Apple vous fait reprendre gentiment votre route en recalculant l’itinéraire.

Certains objets analysent, corrigent et surveille la façon dont on donne le biberon. Grâce à un inclinomètre pourvu de signaux visuels et sonores, le geste mal fait est signalé.

Certains objets vous conseillent comment mieux dormir, en surveillant les mouvements de votre corps dans le lit.

Les assistants orthographiques de nos smartphones nous proposent la bonne orthographe de nos mots. Au moment même où on les écrit .

Cette suggestion permanente et totalitaire de petits ingénieurs de la silicon valley peut agacer.

L’exemple du biberon que les parents peuvent mal utiliser est révélateur : que codent les ingénieurs de cette startup pour considérer le bon geste naturel, ancestral ?

Robert Wiener avait formalisé ce concept de la rétroaction à une époque malheureuse ; celle de la seconde guerre mondiale où le chaos de l’humanité le déchirait.

C’est l’époque de la bombe atomique qu’on construit de manière brutale. Norbert Wiener avait refusé de travailler sur le projet Manathan menant à la bombe atomique.

Retrouver la communication entre humains et mieux vivre ensemble était le projet de Robert Wiener.

En laissant d’être intelligente humaine de respirer, de comprendre.

La rétroaction est un modèle de retour sur soi. De réflexion positive de l’être humain.

Loin du feed-back froid, calculé par les algorithme du numérique .

La liberté individuelle.

La liberté individuelle doit prévaloir dans notre monde actuel.

On retrouve la maîtrise de soi. Grâce à cette puissance imaginaire que l’on a à définir notre monde comme on l’entend.

Le smartphone est devenu notre télécommande qui guide notre monde.

Illusion. L’écran virtuel qui nous donne la vision du monde n’est qu’un écran que les géants américains ont construit pour nous.

S’enfermer dans cette liberté avec les béquilles d’un monde technologique qui guide chacun de ses pas est quelque part un moment de régression positive et chaude.

Rester avec soi. Être autonome, ne pas devoir.

De laisser bercer par ces algorithmes chauds et bienveillants qui nous aident. Le confort qui nous permet de mettre ces œillères.

La chute est terrible et produit des sentiments de Fear of Missing Out. Lorsqu’on se rend compte que ces béquilles numériques ne résolvent pas l’équation de la condition humaine aussi facilement…

Le feed-back permanent ?

Les ingénieurs et chercheurs ont formalisé l’ensemble de la richesse technologique d’aujourd’hui.

La mécanique, l’électricité, la médecine . En balbutiant et se trompant souvent .

L’industrie a capté ces inventions en utilisant les brevets à posteriori et en ayant conçu les produits adaptés. La locomotive, l’automobile , les biens de consommation courante comme la télévision , la radio , le micro-onde.

L’industrie venait créer après. Après l’intelligence humaine des chercheurs, ingénieurs, médecins. Il fallait quelques dizaines d’années parfois pour qu’un brevet, une invention trouve un usage pragmatique.

Avec ce recul qui aujourd’hui n’a plus lieu d’être.

Car scientifiques et industriels travaillent aujourd’hui dans une même logique de produire, sans ce temps de distance. L’éthique , les erreurs pouvaient suspendre les mauvais choix.

Aujourd’hui, le feed-back est devenu le leitmotiv : construire, tester et apprendre de ses erreurs. Pour aller plus vite.

Google n’hésite pas à lancer des produits non finis pour obtenir les retours et considérer si le produit est utile.

Amazon fait de même en testant son site de e-commerce avec des bêtas testeurs. Et voir ce qui marche de lieux. Ce qu’on nomme dans le jargon numérique le A-B testing.

La légitimité du monde technique réside donc dans le feedback de l’usager final.

Non pas s’il est est heureux finalement. Mais s’il utilise le produit. La valeur sacrée de l’utilisateur final.

S’il lève son pouce vers le haut, en likant et en utilisant le produit, tout est gagné.

Les méthodes d’agilité qui ont gagné le monde de l’entreprise procèdent de ce même technique : déployer rapidement un produit, une solution pour en mesurer l’acceptation rapide par le client. ( les méthodes Scrum agile par exemple dans le monde de l’informatique )

La logique du plus grand nombre et de l’appropriation de l’usage définit par cette séduisante démocratie le sacro saint feedback.

Ce qui dans les médias existait par la ménagère de moins de 50 ans qui décidait du programme télévisuel.

Droit de vie et de mort par ceux qui au final apprécieront les publicités adaptées.

Le feed-back dans l’organisation du travail.

Quel est le summum de la rétroaction dans le monde numérique ?

L’organisation du travail qui s’est progressivement transformé prend une nouvelle forme ultime aujourd’hui.

  • Rappelons que Vauban avait défini les tâches nécessaires à la construction des fortifications dites de Vauban, en France.

Pour construire rapidement et efficacement les bâtiments, cet ingénieur détaille avec minutie les tâches et leur durée des ouvriers dans les divers corps de métier.

  • Le fordisme au début du Xxeme siècle affectera chacune des tâches de manière séparées aux ouvriers sur des chaînes de production. Afin de garantir le temps strict minimum à la réalisation de la tâche. Un moyen annonce Ford a l’époque de permettre à l’ouvrier de penser à autre chose.

La perte de soi a déjà commencé. La valeur du travail humain se liquéfie dans les rouages froids de ces chaînes de production.

  • Dans les années 1970, ce sont les japonais qui inventent le concept du Lean. Le dégraissage est alors un moyen de limiter encore les coûts de production en s’attachant sur la qualité.

Le feed-back des ouvriers sur leur façon de travailler permet d’améliorer le processus. Ici, l’ouvrier reprend la main sur sa capacité à réfléchir, améliorer les conditions de travail. Et la qualité.

  • En ce début du XXIe le siècle, la production industrielle a largement été délocalisée en Asie. Et le coût bas des salaires et les conditions de travail n’intéressent plus le monde industriel. Seul le produit fini et son coût unitaire compte.

Le monde occidental contingente maintenant une autre masse d’ouvrier à bas coûts.

Le e-commerce nécessite une logistique puissante, dans de grands entrepôts disséminés dans ces pays.

Là, la robotisation est apparue. Et pour les êtres humains qui y travaillent, on leur greffe au poignet un mobile numérique qui leur commande les gestes à accomplir.

Aller dans telle allée, prendre tel produit.

Ces commandes rythmes la journée de l’employé.

Aujourd’hui, le comportement même de l’employé est tracé et calculé. En permanence, le système réactualise la chaîne de traitement à réaliser.

Et de manière cynique, l’employé doit répondre à des signaux de plus en plus basiques. Un casque sur les oreilles, la voix froide de systèmes informatiques insuffle les directives, les mêmes mots à longueur de journée.

Le feed-back permanent ne laissant à l’employé aucun moment d’être soi; hormis la pause café ou déjeuner.

C’est la lobotomisation de nos salariés.

Ici, les individus n’agissent pas d’après leur faculté de jugement et d’action, ils ne font que rétroagir à des signaux. Neutralisation de la spontanéité naturelle qui correspond, selon Hannah Harendt au totalitarisme :

« C’est à une abolition et même à l’élimination de toute spontanéité humaine en général que tend la domination totalitaire, en non simplement à une restriction, si tyrannique qu’elle soit, de la liberté ».

Le feedback éclairé des ressources humaines par l’intelligence artificielle.

L’intelligence artificielle se base sur l’apprentissage, en intégrant des millions de données, d’expériences, de réussite et d’erreurs.

En ce sens, l’intelligence artificielle se nourrit de feed-back permanents pour bâtir ses modèles d’intelligence.

Or, s’il y avait un modèle qui aurait pu échapper à l’intelligence artificielle, c’est bien le domaine des ressources humaines.

Dans un monde où on veut recréer du lien, quoi de plus naturel que de garder la relation humaine saine et pragmatique.

Or l’intelligence artificielle s’immisce dans le monde des ressources humaines.

Les algorithmes construisent votre profil, votre moteur de vie. Ces nouvelles applications scrutent nos vies numériques. Sur les profils LinkedIn, viadeo, les CVs en ligne.

Balbutiante, la technologie capte les tags numériques ; les mots balises qui vous collent à la peau : manager ; devops ; comptable. Pire, elles scrutent les soft skills : intelligence collective ; empathie.

Le feed-back de ces applications se basent sur des compétences auto proclamées par soi même.

Son usage du numérique atteint cette auto égocentrisme ultime : je peux maîtriser mon ego en inscrivant moi même mon ego… la boucle rétroactive .

Avec un management algorithmique, un management sans manager, désincarné tend à s’imposer. Laissé à la disposition de ces systèmes numériques conçus par ibm,Microsoft, sap, accenture.

Ces balbutiements permettent aujourd’hui d’automatiser la richesse humaine de l’entreprise des compétences des salariés.

Le salarié mesuré et catégorisé.

Le feed-back dans notre quotidien.

Ce desaississement n’a pas lieu que dans l’organisation du travail de ces salariés à bas coûts.

Il s’immisce dans nos usages et pratiques quotidiennes. Soumis par les suggestions de ces systèmes numériques, so cool.

Les assistants numériques vous trouvent le produit ultime qu’il vous faut. Pas cher, rapidement. Et on fait confiance à ces algorithmes qui ne proposent une valeur, mais un rapport coût-delai-marge-operee-avec-des-acteurs-marchands-affilies-a-la-marketplace.

La dissolution de son jugement se fait sans heurt.

Moi même je me plie avec naïveté à ces usages ludiques. Car toutes ces applications en main sont user-friendly. Et nous rendent bienveillants, à la vue pragmatique. On en oublie la domination des acteurs de la Silicon Valley. Sans révolte.

Spinoza dans son traité politique (1677) écrivait :

« nul ne peut céder sa faculté de juger ».

Il est encore temps.

Le techno-liberalisme n’a pas encore tissé toute sa toile.

La démocratisation de tous ces outils est une formidable opportunité de contre carrer. Publier, créer. De l’intelligence, des relations. De la pensée. Vous savez… ces idées improbables qui doivent vous palpiter le matin en vous levant.

L’outil n’est qu’un moyen. A nous de trouver le sens.

On lira l’article : Norbert Wiener ou la cybernétique.

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1 commentaire

Classé dans Nouveaux usages du 21ème siècle, technolibéralisme

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