
Les sollicitations de nos usages numériques nous absorbent. Nous sommes toujours en hyper-activité.
Sur mon smartphone, sur les réseaux sociaux, sur des jeux en ligne. Notre attention est toujours captée par notre monde numérique. L’ennui, ne rien faire, ne serait plus une composante de nos vies ? L’ennui serait devenu une non-occupation..
Prend-on le temps de s’ennuyer encore ? Et doit on s’ennuyer ?
L »ennui est-il à fuir ?
On pense échapper à l’ennui, et pourtant, il est bien présent.
Ce que je fais a-t-il un sens dans la vie ?
Le romantisme et l’ennui
L’ennui a un rapport avec un certain romantisme..
Même si le romantisme est un mouvement littéraire et artistique né au XIXème siècle, il est toujours d’actualité.. Le romantisme c’est la culture, l’état d’esprit produit par nos sociétés occidentales.
En France, l’époque du romantisme après la révolution française, au début du XIXème siècle a mis en lumière cet ennui existentiel.
Après les soubressauts violents de la révolution française, quel idéal l’homme peut il poursuivre ?
Le defi vis à vis de la religion catholique a laissé les hommes dans une nouvelle liberté.
Mais cela a laissé place à un dilemme. A quoi rêver dans ce monde ci-bas ?
Est-il possible de réaliser un rêve qui soit si puissant qu’il puisse réaliser sa vie ?
La recherche d’un nouvel idéal s’est confrontée à la réalité. L’idéal n’existe pas sur terre..
Le sentiment d’ennui provient de cette incapacité à obtenir un absolu ici bas.
Autant le chrétien se résout à sa vie sur terre, car il sait que l’au delà, après sa mort, l’au-delà sera un absolu.
Autant pour celui qui remet en cause le christianisme se retrouve bien seul…
Le romantisme s’écrit alors dans la littérature. Flaubert, même si l’écrivain est plutôt considéré comme un réaliste. Théophile Gauthier. Goethe..
Le romantisme, c’est la collusion entre un idéal recherche et la réalité. Le sentiment d’ennui provient de cela, de cette incapacité à obtenir cet absolu ici bas.
La nostalgie et l’ennui
Une part de l’ennui provient en partie d’une nostalgie d’une époque qui a disparu. Et dont on cherche à le retrouver dans le présent.
Pour Chateaubriand, c’est le christianisme qui s’essouffle. Pour Théophile Gautier, c’est celui de l’Antiquité. Une époque où le culte du corps pouvait s’exprimer librement. Où la joie de vivre ne se trouvait pas coupable dans le corps. Le corps païen jubilatoire !
Ne pas de poser sur le passé qui vit encore un peu, et qui peut nourrir le présent, l’ennui ne sera qu’un vide..
L’expression créatrice de l’ennui

Paradoxalement, l’ennui chez les romantiques va libérer la création artistique. Voire à une délectation.
Dans la littérature, par exemple.
C’est l’histoire du jeune Werther, par Goethe, qui décide de quitter son milieu ennuyeux. Tente un amour avec une femme, qui malheureusement est déjà mariée. Et se suicide.
L’écrivain Gustave Flaubert est hanté par l’ennui. Ecrivant avec force :
Pourquoi tout m’ennuie-t-il sur cette terre ?
Pourquoi pluie , le jour, la nuit, le beau temps, tout cela me semble toujours un crépuscule triste ou un soleil rouge qui se couche derrière dans un océan sans limite
C’est le déluge d’ovide, une mer sans borne ou la tempête et la vie et l’existence.
Souvent je me suis demandé Pourquoi je vivais ?
Ce que j’étais venu faire au monde.
Et Je n’ai trouve dedans qu’un abîme derrière moi.
Un abîme devant, un abîme à droite. Un anime à gauche, en haut, en bas. Partout des ténèbres .
Je m’ennuie, je voudrais être crevé, être ivre ou être Dieu pour faire des farces.
Et merde.
Gustave Flaubert invente ainsi le personnage de Madame Bovary. Qui s’ennuie de sa vie bourgeoise et médiocre.
Théophile Gautier, né à Tarbes est également un grand romancier de l’ennui. Il gardera une nostalgie de son terroir, des Hautes-Pyrénées : « le souvenir des silhouettes des montagnes bleues ». Et s’habituera mal à sa vie à Paris.
Dans le quotidien « La Presse », il publie une nouvelle historique, Une nuit de Cléopâtre.
Dans cette nouvelle, Cléopâtre exprime son ennui :
Je m’ennuie. Cette Égypte m’anéantie et m’écrase. Jamais une ombre.
Tout y renferme une momie. Être la reine des momies, c’est gai !
Si j’aimais ou j’étais aimé !
Cléopâtre s’ennuie, alors qu’elle a tous les pouvoirs. A la différence d’une Madame Bovary, chez Flaubert.
Cléopâtre s’ennuie, car elle n’a pas de désir.
Ce mal être s’exprime dans ce temps égyptien, pesant. Le temps égyptien est un temps infini. C’est idéal pour exprimer cet ennui universel. Pour Théophile Gautier, l’art égyptien est figé. Il n’est pas heureux. Il n’y a aucun mouvement.
Nous avons tous expérimenté l’ennui. Parfois, il est mélancolie. Et peut même devenir dépression. On entre dans le domaine médical, voire psychiatrique.
Le terme d’ennui est une terminologie plus douce, dont les romantiques vont s’approprier.
Un idéal pour éprouver l’ennui.
Le romantisme et la langueur de l’ennui sont possibles, car on a un idéal, un absolu.
Beaucoup, et peut-être vous lecteurs, se posent moins de question sur cet ennui. Et peut-être que l’ennui est pour vous un concept qui n’existe pas…
Effectivement, pour pouvoir se poser les questions existentielles, pour éprouver ce vide, encore faut-il qu’il y ait un idéal qui nous échappe. Et l’éprouver, le sentir, en quelque sorte.
Voilà pourquoi Madame Bovary, chez Flaubert, s’ennuie.
Madame Bovary s’ennuie aussi car elle lit des romans romantiques. L’ennui ne peut pas être éprouvé par un médiocre, dans le romantisme. Il faut un idéal pour s’en attacher. Il faut rêver et aspirer à quelque chose de grand.
Textuellement transmissible…
Flaubert, dès l’adolescence, a une obsession de l’ennui. Ses notes montrent une vrai souffrance chez l’écrivain. Et la façon de survivre à cet ennui est de le déplacer dans ses personnages de fiction.
Sur lesquels, l’écrivain aura une distanciation ironique. On rit beaucoup on lisant Madame Bovary. Devant la médiocrité de la vie d’Emma. Ce rire est un moyen d’échapper aux pleurs. Tous les grands blagueurs, les vrais blagueurs sont désespérés ; ont cette ironie..
L’ennui et le romantisme moderne.
Le romantisme est marqué dans l’histoire, au XVIIIème siècle.
Il ne s’agit pas d’une exception artistique : le romantisme perdure, jusqu’à aujourd’hui encore. Le romantisme est un état d’être produit par nos sociétés occidentales. Et de fait, il subsiste dans notre monde actuel.
Au fond, c’est l’expression d’un dégoût de la modernité. Et traverse les époques. Où la nostalgie s’approprie toujours un passé plus acceptable.
Au XXème siècle, ainsi, Françoise Sagan, s’épanche dans « Bonjour Tristesse » :
Après les courses, il m’emmènera dîner, puis danser..
Que de temps perdu, sans espoir.
Je suis entourée d’un mur invisible de souvenirs.
Sagan, son personnage est une femme libérée qui brûle tout. L’ennui n’a pas de condition sociale. Ici, la femme est libérée ; à la différence de Madame Bovary. Le point commun est leur condition bourgeoise. On trouve une ambiguîté dans le romantisme qu’on pourrait qualifier de « mondain », de « bourgeois ». Seule la bourgeoisie pourrait se plaindre, elle, qui a tout ce qui lui faut ? Quand on peut se divertir en permanence ? Quand on travaille dur, comme l’ouvrier, on n’a pas le temps de se plaindre de sa condition ?
On verra plus tard, que l’ennui, n’est pas le monopole de la bourgeoisie.
Pierrot le fou, le film de Godard, est un film générationnel de l’époque, en 1965. Il raconte l’histoire de Ferdinand, un homme malheureux en ménage, qui fuit son mode de vie bourgeois. Et entame un périple de Paris à la mer méditerranée avec une certaine Marianne..
Les répliques de Belmondo et Anna Karina sont le reflet d’une recherche de quelque chose qui brise la monotonie :
– On peut pas avoir de conversation. Tu n’´as jamais d’ idées, toujours des sentiments.
– Ce n’est pas vrai, il peut y avoir des idées dans les sentiments.
– Bon, on va essayer d’avoir une conversation sérieuse.
Tu vas me dire ce que tu aimes. Ce que tu as envie. Et la même chose pour moi.
Alors vas y commence
– J’aime les fleurs, les animaux, le bleu du ciel, le bruit de la musique. Je sais pas moi, Tout ! et toi ?
– L’ambition, l’espoir, le mouvement des choses, les accidents. Quoi encore ? Tout !
Les fleurs, les animaux, le bleu du ciel ennuient. Le mouvement des choses, l’ambition permettent de sortir de l’ennui. Voilà l’antidote à l’existence ennuyeuse..
Plus récemment, la série Madmen, raconte l’histoire de Betty, dans les années 1960.
» je m’ennuie », dit-elle. Son mari a réussi sa carrière dans le monde de Manathan. Betty, elle, est réduite à faire du poney. La condition féminine emprisonne la femme. C’est aussi le paradoxe de la religion. L’amour familial, l’engagement marital de la religion crée un idéal ( ce fameux idéal recherché .. ). Et en même temps, la religion interdit le plaisir à la femme.
Le film culte générationnel « L’Amour OUF » évoque une jeunesse classique d’une lycéenne qui se heurte à l’ennui scolaire. Et dont la phrase culte « c’est bien, mais pas suffisant » est un écho à une situation existentielle qui ne semble pas suffisante. Et si le personnage en prend conscience, c’est qu’un « bad boy » lui renvoie un idéal différent, certes fait de violence et d’un rejet de la société.
L’ennui, c’est le dégoût du monde moderne..
Le divertissement contre l’ennui ?

Devant l’ennui, on nous propose le divertissement. Les jeux du cirque.. la télévision, le cinéma, le gaming..
Et surtout on crée des représentations dans laquelle on s’oblige à s’identifier. S’identifier au héros valeureux, au héros amoureux, au héros guerrier..
Dans des sentiments nobles et intenses, comme si l’amour devait être en permanence un épisode de série TV. Où l’on ne voit que les scènes d’amour, fougueuses.. L’évasion, le loisir.
On montre peu des plans séquences longues où l’héroïne fait la vaisselle..
L’injonction est de sublimer ces vies rêvées, intenses. Et oublier sa condition, son quotidien. Et même en regardant le film au cinéma, on finit par s’ennuyer, à force de scènes de baiser, d’accidents de voiture,.. mais qu’on regarde encore.
Le spectacle, au fond, nous paralyse. Il nous pousse à jouer un rôle dans la société. Pour faire semblant, pour faire comme lui…
Ce que Raoul Vaneigem résume dans un sublime texte :
Voici un homme de 35 ans chaque matin il prend sa voiture , entre au bureau , classé des fiches au travail, boit un Ricard mange un steack. Fait l’amour, s’endort.
Qui réduit l’homme à cette pitoyable série de clichés ? Un journaliste ? Un romancier ? Un enquêteur ?
Pas le moindre du monde.
C’est lui même.
C’est l’homme dont je parle qui tente de décomposer sa journée en suite de pauses choisies plus ou moins consciemment parmi la gamme des stéréotypes dominants.
Les rôles assumés l’un après l’autre lui procurent un château immense de satisfaction quand il arrive à les modeler fidèlement sur les stéréotypes.
La satisfaction du rôle bien rempli, il la tire de sa véhémence à s’éloigner de soi, à se nier, à se sacrifier.
Si l’on s’ennuie, le divertissement est un leurre… Par contre, le jeu, créatif, lui permet de créer des actions engageantes, de changement de la société.. Les activités les plus humanisantes sont celles qui relèvent du ludique.
Sortir de l’ennui
L’ennui peut être créatif. Mais pas le divertissement, qui nous ferait oublier l’ennui…
A partir du moment on réfléchit, à créer, l’ennui n’est pas une mauvaise chose..
L’ennui est une pensée du corps. D’ailleurs, physiquement, on identifie bien l’ennui : il est horizontal : les corps sur le canapé, allongés. Inertes. Epaules effondrées, rien de vertical.
Dans les favélas à force d’être enclavé et de s’ennuyer on tape sur une boîte de conserve. En rythme car le corps est rythmé par le cœur. On bouge, et on invente. Dans les rues, on a inventé ainsi le tag, sur les murs. Les peintures « Art Street ». Ou le football ; qui ne nécessite rien que de bouger son corps, avec un ballon.
Dans la torpeur de l’ennui, il suffit d’un « rien » pour bousculer cet état.
Il suffit d’un rien, d’une pluie violente d’été , une accélération de mobylette..
S’ennuyer de soi-même ?
On s’ennuie d’amis trop vus, de paysages déjà vus..
Mais est ce que cela ne serait pas moi, ce véritable ennui ?
« Le moi est haïssable » disait pascal. Le romantisme a découvert la richesse du moi.
Mais ce moi ne serait il pas l’ennui ?
Etre trop centré sur soi-même.
On parle de « moi », mais il faudrait plutôt parler de « JE ».
Celui qui a une vitalité, qui vit dans le monde. Et non dans sa bulle.
Mettre de côté l’ennui du moi pour la vitalité du « je ».
Le « je » tourne se tourne vers le monde plutôt que vers le moi narcissique..
Ainsi, Baudelaire exprime cette élan de vitalité :
Enivrez vous. Il faut toujours être ivre. Tout est là, c’est l’unique question.
Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre
Il faut vous enivrer sans trêve.
De quoi ?
De vin, de poésie ou de vertu. A votre guise
Et si quelquefois sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, à la solitude morne de votre chambre vous vous réveillez l’ivresse déjà diminuée ou disparue
Tout ce qui rit ce qui gémit, tout ce qui chante, tout ce qui parle demandez quelle heure est il ?
Il est l’heure de s’enivrer.
Pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps enivré
Et vivre sans trêve de vin de poésie d’amour ou de vertu. A votre guise.
L’ivresse est notre seul échappatoire à l’ennui ?
Elle prépare le dépassement de l’ennui car elle rompt avec certains obstacles que nous nous sommes construits. Certaines images, certaines fictions auxquelles nous nous identifions et qui font que la subjectivité est hantée par ce qui n’est pas elle.
L’ivresse permet de décloisonner la subjectivité et la rendre à elle même. C’est à dire un mouvement une ouverture, un dépassement.
L’homme sans moi.
Le moi n’est pas si intéressant que ça ?
S’il se rapporte à soi, à la spéléologie, cela ennuie..
C’est notre destin que de procéder à une introspection. Cette question qui « suis-je » est cependant factice. Descartes dit d’ailleurs « Que suis je ? » et pas « Qui suis-je ? »
Je suis une chose qui pense, c’est à dire un entendement continuellement ouvert sur tout autre chose que le moi.
Les penseurs ont eu besoin de construire le moi pour le définir, considérer l’individu dans son isolement par rapport aux autres.
Le moi comme un atome qu’on a séparé des autres artificiellement et on a considéré que le problème était de comment les relier. Alors que le problème est inverse.
On part du commun , de ce qu’on partage.
Mon entendement n’est pas mien. Mes idées ne sont pas que de moi-même. Mais partagées, elles viennent du sens commun.
Le moi serait une construction factice et qui permet de construire des théories comme l’individualisme, le libéralisme.. ou chacun pour soi. l’individu est exalté dans sa singularité . Ou le soi est exalté..
Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. Chacun souhaiterait être le seul à dire et être à dire « soi ».
Il faut en finir du mythe de l’intériorité en y mettant le moi. L’intériorité est spatiale. 4 murs. La subjectivité ne peut être une intériorité. Le moi peuple une intériorité fictive.
Quand je dis moi j’ai tendance à ressaisir une identité profonde presque le noyau essentiel de mon être, mais cela n’existe pas. La subjectivité est rapport à elle même .
Elle ne peut pas être consciente. La subjective est rapport avec autre chose.
Le cœur de la subjectivité est le rapport au monde, la transcendance de l’autre. Un mouvement à sortir du soi.
L’ennui jusque la nausée
Jean-Paul Sartre, dans « La nausée« , rapproche l’ennui de l’existentialisme.
La nausée est une découverte affective de la contingence. C’est le fait d’une nécessité de fait d’être sans raison, sans pourquoi. L’expérience de la nausée, comme de l’ennui, est que c’est de trop et pas assez. Une instabilité .
L’ennui est tel un visage de la nausée. L’ennui révèle qu’on se joue de la comédie ou ce qu’on attend de nous. L’ennui révèle le vide. L’ennui nous rappelle qu’on a tendance à nous oublier dans les choses, les habitudes.
A ce vide et cet ennui, c’est refuser d’être là, déterminé. C’est exister dans l’acte.
L’ennui permet ce moment réflexif avec soi. Remettre les pendules à l’heure et découvrir que chacun d’entre nous est au fond promesse du monde.
Montaigne :
Chacun est un exemplaire de la condition humaine.
C’est ça d’intéressant dans la vie intérieure , c’est trouver sa façon d’exemplifier l’homme.
Le moi est une impasse et ennuie. Et c’est normal.
Il faut penser sortir de soi.
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